Editorial n°7

 

Côte d’Ivoire : Gbagbo rien de nouveau

par

Bernard CONTE

    Longtemps présentée comme un havre de paix dans un continent en proie à une instabilité chronique, la Côte d’Ivoire vient de traverser une période de turbulences. Les troubles étaient attendus car le mode de fonctionnement de la société ivoirienne n’a pas évolué depuis sa mise en place par Félix Houphouët-Boigny premier Président de la Côte d’Ivoire. Son décès en décembre 1993, marque le début du délitement de la nation, car le maintien du système se heurte à de nouvelles contraintes. Henri Konan Bédié et Robert Guéï ont été les victimes de cet état de fait. Malgré des déclarations contraires, il semble que le nouveau Président Laurent Gbagbo soit en passe de reconduire le système moribond.

Dès la confirmation de sa victoire, Laurent Gbagbo s’est empressé de proclamer l’avènement de la 2ème République, semblant exprimer ainsi sa volonté de refondation et de rupture avec le passé : " La deuxième République sera la république de l’intégration nationale, du développement équilibré, de la solidarité et de la démocratie ".

A cet instant, les populations composant la mosaïque ivoirienne ont pu alors penser que Laurent Gbagbo était l’homme providentiel porteur d’un projet alternatif au système clientéliste en vigueur depuis l’indépendance. Il est vrai que le redressement durable de l’économie et le règlement des conflits internes nécessitent une refonte du mode de fonctionnement de la société ivoirienne.

Laurent Gbagbo était censé répondre à de nombreuses attentes. Il s’agissait d’une part des attentes des exclus de l’ajustement : chômeurs, intellectuels prolétarisés, " compressés " de la fonction publique, classes moyennes urbaines… Il s’agissait d’autre part, des revendications des exclus de la vie politique et sociale principalement les " gens du Nord ", initialement marginalisés par le Président Henri Konan Bédié.

Rapidement, tous ces espoirs ont été déçus. Victime des circonstances ou de son appétit de pouvoir, Laurent Gbagbo a renoncé aux réformes et a reconduit un système clientéliste au bord de la faillite. La stabilité exemplaire de la Côte d’Ivoire au cours des 33 années de la présidence de Félix Houphouët-Boigny reposait sur le fonctionnement d’un système bien rodé, fondé à l’origine sur la distribution à la clientèle politique, située sur l’ensemble du territoire, du surplus (de la rente) issu des filières cacao-café. Lorsque le surplus agricole s’est avéré insuffisant pour satisfaire les besoins du système, on a fait appel à l’aide extérieure, puis à l’endettement, tant externe qu’interne.

Depuis la fin de l’embellie conjoncturelle qui a suivi la dévaluation du franc CFA, les caisses de l’Etat sont vides et les possibilités de redistribution clientéliste sont réduites notamment en raison du contrôle exercé sur les dépenses publiques par le FMI et la Banque Mondiale dans le cadre des programmes d’ajustement structurel. Malgré cela, les successeurs d’Houphouët-Boigny ont tenté de reconduire le système clientéliste.

L’insuffisance des fonds disponibles a conduit à recentrer la distribution clientéliste sur certaines composantes des populations du Sud, au pouvoir depuis l’indépendance, au détriment des populations du Nord, essentiellement de confession musulmane et immigrées en provenance des pays voisins enclavés. Ainsi est apparue une césure en Côte d’Ivoire. L’exclusion des populations du Nord de la distribution clientéliste s’est inévitablement doublée d’une exclusion de la vie politique afin de conserver le pouvoir au Sud. Le pas a été franchi en 1995 par Henri Konan Bédié avec la promulgation du " code de l’ivoirité " qui énumère les conditions d’éligibilité des acteurs de la vie politique. Ce code a notamment permis deux fois l’élimination d’Alassane Ouattara de la course à la présidence de la République et il va être à l’origine de troubles politiques et sociaux marquant le début de la libération des forces centrifuges qui vont conduire au durcissement progressif du régime. Il est à noter que le concept d’ivoirité a été inclus dans la nouvelle constitution adoptée par référendum en juillet 2000, au cours de la parenthèse du général Guéï.

En fait, pour " les gens du Sud " le pouvoir ne doit pas échapper aux " vrais ivoiriens ". Toutefois, il est à noter que sur le plan démographique le Sud de la Côte d’Ivoire est loin d’être homogène, même si les populations ont en commun la religion chrétienne et l’animisme. Il se compose de nombreuses ethnies souvent rivales, comme les Baoulés (ethnie d’Houphouët-Boigny et de Konan Bédié) et les Bétés (ethnie de Laurent Gbagbo). La cohésion des ethnies du Sud est censée être assurée par le clientélisme. Mais la crise financière du système ne permet plus d’irriguer l’ensemble de la clientèle politique au Sud. Le dépassement des clivages ethniques au Sud ne pouvant plus être principalement assurée par le système clientéliste, il faut trouver un substitut, un élément fédérateur, un mot d’ordre commun : la xénophobie.

Depuis Konan Bédié, l’exacerbation de la xénophobie est devenue un élément important de la gouvernance en Côte d’Ivoire. La xénophobie serait le moteur du " système clientéliste du pauvre ". Bien avant son élection à la Présidence de la République, Laurent Gbagbo s’est montré un ardent défenseur de l’ivoirité source du rejet de l’étranger. De plus, les conditions de son élection tronquée, du fait de l’élimination de ses principaux rivaux crédibles (dont Alassane Ouattara), vont conduire le nouveau Président à maintenir le cap. En effet, il a été élu avec 59,36% des suffrages exprimés, mais le taux de participation (37,42%) et celui des bulletins nuls (12,4% des votants) révèlent la faiblesse de son soutien populaire. L’étroitesse de son assise politique oblige le Président à se retrancher au Sud, malgré de nombreux discours sur la nécessaire réconciliation nationale, car il n’a plus les moyens financiers d’acheter la clientèle politique au Nord. Laurent Gbagbo ne sera donc pas en mesure de résoudre le conflit ethno-religieux Nord-Sud.

Par ailleurs, il est à craindre que l’exacerbation de la xénophobie ne soit pas suffisante pour assurer le minimum de stabilité politique au régime Gbagbo même au Sud du pays. En effet, un certain nombre de composantes de la société ivoirienne vont réclamer le bénéfice du système clientéliste " classique " sous la forme de distribution de prébendes, hausses de revenus, emplois, etc.

C’est le cas de la police, de la gendarmerie et de l’armée qui ont permis de réprimer les manifestations précédant le scrutin législatif en décembre 2000. Il est à noter que ces forces de l’ordre ont déjà exprimé bruyamment leurs revendications, pendant la parenthèse du général Guéï, en réclamant à ce dernier la part du gâteau qui leur revenait légitimement pour l’avoir porté au pouvoir. De plus, les forces du maintien de l’ordre ne sont pas sûres, l’expérience du Général Guéï est là pour l’attester. La satisfaction de leurs revendications pourrait constituer une priorité pour Laurent Gbagbo.

C’est également le cas de l’ethnie d’origine (Bété) du nouveau Président. L’ethnie Bété a été relativement marginalisée dans la distribution clientéliste de la rente pendant les 40 années de présidence Baoulé. Il est évident que les Bétés vont exprimer leur volonté de revanche et attendre de Laurent Gbagbo un certain nombre d’avantages tangibles.

C’est enfin le cas de certaines forces politiques comme l’ancien parti unique, le PDCI, dont l’apport s’avère nécessaire pour dégager une majorité viable au sein de l’Assemblée Nationale.

En fait, le nouveau Président doit à la fois reconduire le système clientéliste sous sa forme classique et sous sa forme appauvrie. La poursuite du premier volet se heurtera inévitablement à la situation économique et financière désastreuse du pays ainsi qu’au contrôle de plus en plus strict des bailleurs de fonds extérieurs. La reconduction du deuxième volet ne peut conduire qu’à une intensification des conflits internes.

En définitive, il est probable que la Côte d’Ivoire sera dans un avenir proche la proie de nouvelles turbulences, comme en atteste la tentative de coup d’Etat du 8 janvier 2001.

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