Editorial n°8

 

Les dimensions internationales de la crise en Côte d'Ivoire

par

Bernard CONTE

La Côte d’Ivoire est la première puissance économique de l’Afrique de l’Ouest francophone ainsi que la destination privilégiée des flux migratoires en provenance des pays voisins. Pour ces raisons notamment, les turbulences politiques, économiques et sociales de ce pays touchent son environnement sous-régional. De plus, les agents internationaux du développement (Etats, institutions, ONG…) doivent intégrer dans leurs stratégies les impacts potentiels et avérés de la crise ivoirienne sur la stabilité de la sous-région marquée par la persistance de conflits anciens (Sierra Leone, Liberia) et l’occurrence de nouveaux conflits (Guinée).

L’impact économique et social dans la sous-région :

La Côte d’Ivoire est le poids lourd économique de l’Afrique de l’Ouest francophone. Son PIB représente environ 40% de celui de l’Union économique et monétaire Ouest africaine (UEMOA). La crise politique se double d’une crise économique. En effet, le pays reste trop dépendant de ses exportations de cacao et de café dont les cours internationaux sont caractérisés par des variations erratiques. De plus, la mauvaise gouvernance persistante a entraîné le pays dans une crise des finances publiques et dans le cercle vicieux de l’endettement(1). La baisse de l’activité économique en Côte d’Ivoire affecte les pays voisins notamment à travers la réduction des importations régionales. De plus, si la crise s’avère durable, il n’est pas exclu qu’une nouvelle dévaluation du franc CFA soit préconisée par les bailleurs de fonds internationaux(2).

Les troubles en Côte d’Ivoire ont également un impact négatif sur l’approvisionnement des pays enclavés du fait du racket routier organisé par les forces de l’ordre (armée, police, gendarmerie…) auquel sont soumis les transporteurs. De ce fait, les flux de marchandises commencent à emprunter des voies de détournement à travers le Ghana et le Togo.

Le développement de la xénophobie se traduit par un retour massif d’émigrés vers leur pays d’origine principalement le Burkina Faso et le Mali(3). Pour ces pays, le retour des population émigrées engendre un effet d’appauvrissement en réduisant les transferts de fonds en provenance de Côte d’ivoire et pose des problèmes de gestion sociale et politique.

Les risques de contagion des conflits existants :

Les risques majeurs concernent les possibilités de contagion des conflits existant aux frontières ivoiriennes : au Liberia et plus récemment en Guinée. A ce propos, la contagion pourrait se trouver facilité par le fait que de nombreuses populations appartenant aux mêmes ethnies se trouvent à cheval sur les frontières entre l’Ouest de la Côte d’Ivoire et ses turbulents voisins.

Il convient de rappeler que le trafic d’armes qui alimente les combats transiterait par le Bukina Faso et s’écoulerait le long de la frontière ouest de la Côte d’ivoire(4).

Enfin, comme la plupart des conflits au Sud, les conflits africains se nourrissent de ressources minérales ou de productions illicites, chaque faction tentant de maîtriser une part accrue de la rente dégagée par ces productions pour financer son effort de guerre. A cet égard les richesses minières ivoiriennes, dont l’exploitation a connu une accélération sous la présidence de Konan Bédié (or, diamant, pétrole), pourraient être un élément incitatif supplémentaire à une " féodalisation " du conflit. De plus, les éventuels seigneurs de guerre n’auront pas de difficulté à recruter des " enfants-soldats " parmi les jeunes sans travail et sans perspectives d’en obtenir un dans un avenir proche.

Les risques attachés au conflit ethno-religieux :

Malgré des affirmations contraires, le conflit ivoirien nourri d’ivoirité glisse progressivement du domaine ethnique au religieux. Les déclarations des responsables religieux en attestent. Ainsi, L'Imam El Hadj Idriss Koudouss Koné, Président du Conseil national islamique (CNI) et du Conseil supérieur des imams (COSIM) déclarait à Afrique Express en décembre 2000 : " L'ivoirité vise le Nord et la communauté musulmane " ; et à propos des actions xénophobes à l’encontre des populations du Nord et immigrées : " Je maintiens qu'il y a eu effectivement génocide contre la communauté musulmane ". Mgr Bernard Agré, archevêque d’Abidjan, tient des propos plus modérés mais justifie l’exclusion des candidats de la course aux élections 2000 (dont Alassane Ouattara) : " les candidats qui ont été écartés le furent au vu de la Constitution " et il accuse implicitement Idriss Koudouss d’être impliqué dans les troubles qui ont marqué ladite période électorale : " il n’est pas innocent dans tout ce qui s’est passé "(5).

Jusqu’alors les autorités religieuses s’étaient cantonnées dans un discours de modération contrastant avec celui des médias. La radicalisation du discours semble entériner le glissement du conflit ivoirien sur le terrain religieux. Ce glissement pourrait amener l’implication de certains pays voisins a majorité musulmane. C’est ce qu’a affirmé le gouvernement ivoirien après la tentative de coup d’Etat du 7-8 janvier 2001 en mettant implicitement en cause notamment le Burkina et le Mali. Malgré l’engagement pris le 25 janvier 2001 à Yamoussoukro par la Côte D’ivoire, le Burkina Faso, le Mali, le Niger, le Bénin et le Togo de ne pas servir de base arrière à des actions de déstabilisation réciproques, il est à craindre que ce type d’action perdure si la Commission de réconciliation nationale n’aboutit pas à des résultats tangibles.

Le caractère religieux du conflit pourrait également amener l’implication de pays " islamistes " africains n’appartenant pas à la sous-région ou de pays situés hors du continent.

Les implications pour les bailleurs de fonds :

La communauté des bailleurs de fonds se trouve devant un dilemme : assurer par son aide le rétablissement de la stabilité en Côte d’Ivoire sans cautionner la xénophobie et la mauvaise gouvernance.

La France apparaît directement concernée par la situation en Côte d’Ivoire en raison des relations historiques entre les deux pays et vu l’importance de la communauté française résidant dans le pays. Toutefois la France a grandement perdu son influence diplomatique depuis l’adoption de la doctrine Balladur. Cette doctrine a été récemment réaffirmée par François Huwart(6), qui venait de s'entretenir avec le Premier ministre ivoirien : " La France ne peut apporter une réponse particulière et solitaire. La réponse doit être globale et se faire à travers le Fonds monétaire international et l'Union européenne " (7). A priori, la France ne prendra pas d’initiative financière autonome. La seule inconnue reste dans le domaine militaire : quelle serait l’attitude de la France si la situation se dégradait encore mettant en danger la communauté française ?(8)

Le FMI et la Banque Mondiale ont stoppé leurs financements depuis 1998. Devant la situation de quasi-banqueroute de la Côte d’Ivoire, les institutions de Bretton Woods vont certainement guetter les moindres signes de bonne volonté du nouveau gouvernement pour renouer les relations et accorder de nouveaux prêts afin de desserrer les contraintes qui pèsent sur l’économie. Toutefois, il est probable que les conditionnalités attachées au déblocage des prêts seront progressivement durcies. Dans ces conditions, l’abandon du clientélisme comme mode de gouvernement apparaît inéluctable sous peine d’aggravation des conflits.

Notes :

(1) La croissance du PIB est estimée à – 2 % en 2000. Malgré les aménagements successifs, la dette extérieure représente encore 99,4% du PIB et son service s’élève à 21% du montant des exportations de biens et services. En quasi faillite l’Etat a accumulé des arriérés de paiements d’un montant de 380 milliards CFA en 2000. La Côte d'Ivoire doit 127 milliards de francs CFA (1,27 milliard FF) à la Banque mondiale.

(2) A ce propos, Mamadou Koulibaly ministre de l’Economie du premier gouvernement de Laurent Gbagbo (et secrétaire général du FPI), dans une déclaration au quotidien Figaro effectuée en décembre 2000, se prononçait en faveur de l’adoption d’une " marge de fluctuation du CFA par rapport à l’Euro ".

(3) Selon l’AFP (05/02/01), " 10.000 burkinabés et maliens regagnent leur pays chaque semaine ".

(4) AFP (01/12/2000) " Le Burkina Faso, accusé de trafic d'armes vers les mouvements rebelles angolais et sierra-léonais ".

(5) La Croix du 30/10/2000.

(6) Secrétaire d'Etat au Commerce extérieur français.

(7) AFP 21/02/01.

(8) La France a un régiment d’infanterie de marine basé à Port-Bouët près d’Abidjan.

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