Editorial du mois de juin 2001

 

L’Union Africaine : la résurgence d’une vieille utopie ?

 par

Bernard CONTE

            La proclamation effective de la naissance de l’Union africaine a eu lieu le 26 mai 2001. Elle remplace l’Organisation de l’unité africaine (OUA) créée en 1963, dont l’action n’a pas été très efficace dans le domaine de l’intégration du continent[1].

La nouvelle Union compte notamment  promouvoir :

-        « l’intégration politique et socio-économique du continent »,

-        « les principes et les institutions démocratiques, la participation populaire et la bonne gouvernance » ,

-        « le développement durable aux plans économique, social et culturel, ainsi que l’intégration des économies africaines »,

-        « et protéger les droits de l’homme et des peuples conformément à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et aux autres instruments pertinents relatifs aux droits de l’homme »[2].

          Les principes de l’Union africaine consacrent « l'égalité, la souveraineté et l'interdépendance des Etats », le « respect des frontières », la « non ingérence » et interdisent « d'user de la force ou de menacer de la force un autre Etat membre ». Ils condamnent et rejettent « les changements de régime anticonstitutionnels ».

A travers 6 étapes, le calendrier prévisionnel s’échelonne sur 34 ans pour aboutir à l’intégration du continent, caractérisée par la mise en place d’une union économique et monétaire, par la création d’une banque centrale africaine et d’une monnaie africaine, ainsi que d’un parlement africain.

            Ce projet d’intégration continental semble venir à propos pour l’Afrique balkanisée, caractérisée par la pauvreté, déchirée par des conflits, écrasée par la dette…

            Toutefois au delà des discours officiels enthousiastes, il convient de s’interroger sur les chances de réussite de ce projet ambitieux.

            Tout d’abord, devant l’échec de l’OUA, on peut se demander comment cette nouvelle union qui a des objectifs plus larges et plus ambitieux peut-elle réussir ? De plus, il existe plus de 200 institutions de coopération ou d’intégration régionale en Afrique et, jusqu’à présent, leur action s’est révélée peu efficace. Pour la plupart, ce sont des coquilles vides servant à mobiliser les fonds extérieurs pour une distribution clientéliste.

            Ensuite, cette nouvelle union apparaît dès le départ grevée d’hypothèques politiques :

-        Son promoteur n’est autre que le colonel Kadhafi (le président de la Libye) et d’aucuns expriment certaines inquiétudes quant au dessein profond dudit colonel.

-        L’ambition d’harmoniser les systèmes politiques au niveau continental apparaît relativement utopique alors que de nombreux pays africains sont enfermés dans des systèmes politiques qui  sont assez éloignés de la démocratie et au sein desquels le respect des droits de l’homme est une notion très relative.

-        L’intégration continentale implique également des abandons de souveraineté par les Etats, qui paraissent difficiles dans bien des cas, parce que cette souveraineté est synonyme de survie pour des régimes fondés sur le clientélisme politique.

Enfin, le processus d’intégration envisagé par l’union est soumis à des contraintes socio-économiques essentiellement liées aux disparités entre les pays membres :

-        La population : celle du Nigeria s’élève à 124 millions tandis que celle de la Guinée-Bissau est de 1,2 millions, soit 100 fois moins ;

-        le PIB : celui de l’Afrique du Sud est de 116 milliards de dollars tandis que celui de la Sierra-Leone est de 567 millions de dollars, soit plus de 20 fois inférieur ;

-        le PIB par habitant : s’élève à 2 618 dollars en Afrique du Sud et à 267 dollars au Mali, soit dix fois moins. (rapport de 1 à 10) [3].

-        La structure de l’économie : à l’instar de la Centrafrique, certains pays restent essentiellement agricoles (55% du PIB) alors que d’autres sont relativement industrialisés (62% du PIB au Nigeria).

Dans ces conditions, les coûts de l’intégration seront très élevés pour les pays les moins développés. Ces coûts se mesureront en termes d’accroissement des inégalités, du chômage et de la pauvreté. Les leaders politiques des pays touchés seront-ils enclins à poursuivre le processus d’intégration ? Bien entendu, il apparaît possible, à l’image des fonds structurels européens, de concevoir des mécanismes compensatoires. Mais alors se posera la question de savoir qui aura la volonté ou la possibilité d’assumer la charge financière de la compensation des coûts liés à l’intégration. Dans ce domaine l’histoire révèle qu’en Afrique la plupart des tentatives d’intégration ont buté sur cet écueil.

     Au delà des discours officiels, cette nouvelle tentative d’union « par le haut » semble largement utopique même si l’intégration, à l’échelle sous-régionale ou à l’échelle du continent, fait partie de la panoplie des solutions pour un réel développement de l’Afrique.

 

Notes :

[1]Au sein de l’organisation, le seul sujet consensuel a été pendant longtemps la condamnation du régime d’apartheid en Afrique du Sud.

[2] Acte constitutif de l’Union africaine.

[3] Le rapport est  de 1 à 3 dans l’Union Européenne.

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