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Editorial n° 21 |
La Tiers-Mondialisation de la planète* (05/06)
La
mondialisation productive, financière et commerciale est une adaptation
du système capitaliste à la crise qui le secoue depuis les
années 1970. Il s'agit de rétablir les profits pour rémunérer
grassement les rentiers. Les performances récentes des entreprises
multinationales en matière de profits record attestent de l'accélération
de cette tendance.
Comment s'opère le " rétablissement " des profits
?
Le principe est simple : réduire les coûts et augmenter les
marges.
La réduction des coûts implique " l'euthanasie "
de la classe moyenne. Au Nord développé, il s'agit de déconstruire
l'Etat-providence qui serait entre les mains de la classe moyenne qui utiliserait
la dépense publique pour financer ses " privilèges ".
Cette déconstruction passe par l'imposition du marché et la
mise en concurrence des travailleurs du Nord entre eux (vieille Europe versus
nouvelle), ainsi qu'avec ceux du Sud. Au Sud, il s'agit d'abattre les régimes
" nationalistes " dont le clientélisme avait fait naître
une élite politico-économique consommatrice de surplus. L'imposition
du marché, la privatisation de l'Etat, le contrôle externe
de la dépense publique dans le cadre de l'application du " consensus
de Washington " permettent de réduire les coûts de fonctionnement
du système. En fait, au Nord comme au Sud, l'objectif est la paupérisation
de la classe moyenne pour aboutir à une société mondiale
duale comportant un nombre limité de très riches et une grande
majorité de pauvres. En somme, une société mondiale
de type brésilien (parangon de l'économie sociale de marché).
L'augmentation des marges passe par la mobilisation et la création
de rentes. D'une part, il s'agit de mobiliser la plus grande part possible
des rentes issues des ressources naturelles (minerais, énergie, agriculture…)
en utilisant les dysfonctionnements d'un marché imposé, c'est-à-dire
en profitant de l'asymétrie de puissance contractuelle entre les
firmes multinationales et les producteurs. A cette fin, il est également
possible d'utiliser la persuasion, des pressions politiques, la corruption,
voire l'intervention militaire. D'autre part, on assiste à la création
de rentes de marché, c'est-à-dire, grâce au marketing,
à la mise sur le marché de biens ou services à un prix
de vente sans aucun rapport avec leur coût de production. Seule la
rente, liée au phénomène de marque, peut expliquer
qu'un tee-shirt fabriqué au Sud soit vendu 30 à 40 fois plus
cher que son coût de production sous prétexte qu'il arbore
l'impression d'un logo. Il en est de même pour les services notamment
dans le domaine des logiciels ou du divertissement.
La réduction des coûts et l'augmentation des marges assurent
l'explosion des profits, largement distribués aux rentiers dont Keynes
souhaitait l'euthanasie pour assurer le plein-emploi.
La question qui se pose est de savoir pourquoi, tant au Nord qu'au Sud,
les populations acceptent, tant bien que mal, ce processus de paupérisation
du plus grand nombre.
La raison majeure réside dans la manipulation des mentalités
en les dirigeant vers le consumérisme. L'individu doit être
dégagé de toute conscience politique et avoir comme seule
aspiration la consommation mimétique de biens et services sans cesse
diversifiés.
Ce processus s'appuie sur un large investissement des multinationales dans
le secteur des médias : il faut décérébrer partiellement
l'individu pour le rendre disponible à la communication publicitaire
vantant la consommation. Il convient aussi d'occuper la part restante de
son esprit par des divertissements largement médiatisés (sport,
variétés…) pour qu'il se désintéresse de la
chose politique, que les médias complices n'évoquent pas réellement.
En fait, le slogan pourrait être : " tuer l'esprit au profit
du ventre ".
Cette voie consumériste implique la complicité des élites
politiques gouvernantes ou susceptibles de gouverner. Ces élites
sont, pour la plupart, intégrées dans le capitalisme multinational
et l'on note un mouvement de va-et-vient entre le personnel politique et
celui des firmes multinationales.
Au total, quelle société néolibérale mondiale
pour demain ?
Au sommet, quelques multimilliardaires maîtrisent le système
et se réunissent, de temps à autre, avec leurs complices politiques
(les élites) pour veiller à sa stabilité et à
son extension. A un niveau intermédiaire se situent les complices
plus ou moins volontaires. D'une part, les chevilles ouvrières :
(i) managériales : les financiers, les ingénieurs, les commerciaux,
les publicitaires… qui assurent le développement du système
consumériste et la croissance des profits, (ii) politiques : les
élus de terrain qui gèrent le clientélisme de façon
décentralisée pour la pérennité du système.
D'autre part, les bouffons grassement rémunérés du
cirque médiatique qui dealent " l'opium " au peuple : journalistes
(les " nouveaux chiens de garde "), artistes, sportifs…. Les "
restes " de la population seront cantonnés au rôle de
" tube digestif " de moins en moins alimenté en nourriture
vraie.
En définitive, la mondialisation néolibérale aura pour
effet d'étendre le dualisme du Tiers Monde à l'ensemble de
la planète.
*Je
remercie Michel Zerbato pour sa relecture attentive et ses remarques.