Editorial n°5

 

" L'Afrique noire reste marginalisée. "

Bernard Conte

Maître de conférences à l'université de Bordeaux 4 Montesquieu, chercheur au Centre d'économie du développement (CED), Bernard Conte est un spécialiste de, l'Afrique Noire, où il a séjourné pendant plusieurs années en tant qu'enseignant. Pour, " Sud-Ouest ", il fait le point sur le retour à la croissance observé ces dernières années en Afrique subsaharienne et sur les limites de cette amélioration

 

" SUD-OUEST ". - y a-t-il vraiment une renaissance économique de l'Afrique subsaharienne ?

 

BERNARD CONTE. - Il faut relativiser les choses. L'Afrique noire ne pèse guère que 1 % du PIB mondial. Cette marginalisation économique se double d'une marginalisation politique. Car, avec la chute du mur de Berlin, cette zone a perdu de son intérêt géostratégique. Et les régimes politiques ne peuvent comme naguère i user du chantage au communisme pour faire pression sur l'Europe et les Etats-Unis. Ils ne peuvent plus guère recourir qu'au chantage aux flux migratoires, qui se déploie de façon plus ou moins voilée dans le discours de certains dirigeants

On a effectivement pas mal entendu parler ces derniers temps d'un renouveau de l'économie africaine. Les institutions internationales comme le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale ne sont sans doute pas pour rien dans cette médiatisation. Car, après la crise asiatique, elles avaient besoin d'une vitrine de substitution pour vanter le bien-fondé de leurs politiques d'ajustement structurel. Plus largement, cette médiatisation convient à la communauté internationale pour convaincre l'opinion de la légitimité d'une aide qui finit par coûter très cher : l'Afrique a reçu en 1997 27 dollars d'aide par habitant, contre 13 dollars seulement pour l’Amérique latine et les Caraïbes.

 

" S.-O ". - Mais la croissance africaine n'est-elle pas tout de même bel et bien au rendez vous ?

B. C. - Il y a une amélioration indiscutable. Selon les chiffres de la Banque mondiale, le taux de croissance annuel moyen de l'Afrique subsaharienne aurait été de 1,9 % au cours de la décennie 80. Il devrait atteindre 2,3 % pour l'ensemble de la présente décennie. Dans la zone franc, qui regroupe quatorze pays, la reprise apparaît plus nette. On est passé d'une régression du PIB au début de cette décennie à une croissance de 5 à 6 % à 1997.

 

" S.-O. ". - Comment expliquer ce renversement 7

B. C. - Il faut sans doute y voir l'effet de la dévaluation du franc CFA, préconisée par le Fonds monétaire international et mise en œuvre en 1994 avec l’assentiment du gouvernement Balladur. La France, qui portait cette zone à bout de bras, a fini par accepter cette dévaluation, en échange du partage du fardeau avec le Fonds monétaire international. Et cette baisse de 50 % de la valeur du franc CFA a sensiblement réduit le prix de revient des biens produits localement.

 

"S.-0. ". - Pourquoi la France avait-elle rechigné si longtemps à dette dévaluation du CFA ?

B. C. - Elle était sensible aux intérêts conjoints des exportateurs français et des classes dirigeantes africaines. Grâce à, la surévaluation du franc CFA, les élites africaines pouvaient acquérir à faible coût des produits importés et mener plus facilement un style de vie à l'européenne. Et quand un membre de la classe dirigeante africaine venait séjourner en Europe, son argent comptait double.

 

" S.-O. ". - Cette dévaluation n'a-t-elle eu que des aspects positifs ?

B. C. - Non, car elle n'a pas seulement renchéri le prix des produits de luxe, mais aussi ceux de biens très utiles comme les ordinateurs ou les médicaments. Même si les sociétés pharmaceutiques exportatrices ont fait des efforts, notamment en développant les médicaments génériques, les problèmes de santé publique se sont aggravés dans certains pays. Et, plus globalement, on a pu voir dans un pays comme la Côte d'Ivoire l'indice de pauvreté s'aggraver immédiatement après la dévaluation.

 

" S.-O. ". - Le retour de la croissance, auquel cette dévaluation a contribué, n'est-il pas tout de même encourageant ?

B. C. – A son rythme actuel, cette croissance n'est pas suffisante car, il ne faut pas oublier que, dans le même temps, la population augmente en moyenne de plus de 3 % par an. Selon la Banque mondiale, pour tirer ces pays de l’ornière, il faudrait une croissance annuelle de 6 à 7 % sur une génération. Rien ne dit qu'on y parviendra. Je m'interroge d'autant plus sur la pérennité de ce renouveau que l'économie africaine repose toujours largement sur les matières et qu'elle reste terriblement tributaire des conditions climatiques et de l'environnement internationaL Que se passera-t-il lors du prochain retournement de la conjoncture mondiale ?

 

" S-O. ". - " a-t-il pas des indices d'évolution structurelle de ces économies ?

B. C. - Je n'en vois guère. Les politiques d'ajustement structurel menées à bien par le FMI et la Banque mondiale renforcent la spécialisation internationale appauvrissante de l'Afrique dans des productions primaires à faible valeur ajoutée. Le souci du rétablissement; rapide de l'équilibre externe conduit à accroître les exportations de café, de cacao et de pétrole brut. Et la libéralisation des échanges imposée par les organisations internationales empêche ces pays de bénéficier de la protection douanière au moins provisoire dont ils auraient besoin pour développer une activité industrielle. Il ne faut pas oublier que c'est ce protectionnisme qui a permis naguère le décollage des économies asiatiques.

 

" S-0. ". - et l'investissement privé ?

B. C. - Il reste toujours très faible: l'Afrique a, reçu, en 1997, 3 dollars d'investissement direct étranger par habitant, contre 62 dollars pour l'Amérique latine et les Caraïbes. Et, à quelques exceptions près, ces investissements n'ont concerné que le pétrole ou l'extraction de certains minerais.

 

" S.-0. ". - Comment expliquer cette pénurie de capitaux privés étrangers ?

B. C. - Les investisseurs cherchent à réaliser des profits aussi vite que possible, tout en réduisant leurs risques au maximum. Or, le niveau de risque est important compte tenu de l'environnement institutionnel et des pratiques des gouvernants. La communauté internationale encourage certes une meilleure gestion de la chose publique, mais ces incitations à la bonne " gouvernance " heurtent de nombreux intérêts dans ces États " patrimonialistes ". Car les réformes entreprises en ce sens diminuent les possibilités de redistribution de ressources aux clients du pouvoir, dont l'assise politique peut du coup avoir tendance à s'effriter. Le développement récent de conflits religieux ou interethniques en Côte d'Ivoire West peut être pas étranger à ce phénomène

 

" S.-0. ". - Ne discernez-vous pas de changements au sein de la classe politique africaine ?

B. C. - Je n'en vois guère. Je constate cependant l'arrivée d'une nouvelle génération de petits entrepreneurs africains qui s'emploient à faire bouger les choses. Tout le problème est de savoir si on les laissera s'exprimer et si on mettra en œuvre les réformes qu’ils préconisent.

Recueilli par Bernard Broustet

Interview parue dans ECO/SUD-OUEST MARDI 7 SEPTEMBRE 1999

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