Editorial n°4

 

Les négociations sur l'après Lomé : entre fatigue et faux espoirs

 par Bernard Conte

La convention de Lomé institutionnalise les relations commerciales et l’aide entre l’Union européenne et 70 Etats ACP. Après 25 années de fonctionnement, la convention expirera le 29 février 2000. Dans l’optique d’une révision des rapports avec ses partenaires après cette date, l’UE a lancé un vaste débat devant impliquer l’ensemble des acteurs de cette coopération. Le support de la réflexion est constitué par le « livre vert » publié par la Commission au mois de novembre 1996. Ce document se fonde sur le bilan « global mitigé de la coopération UE-ACP » pour proposer une série d’options nouvelles pour les relations post Lomé.

Il apparaît que le débat est biaisé dès le départ, car il prend son assise sur un bilan qui ne peut être objectif, étant données les stratégies différentes mais finalement convergentes développées par les acteurs principaux.

Depuis quelques années, ces stratégies se déploient dans un contexte marqué par une certaine « fatigue de l’aide » exprimée par les populations occidentales, devant le défaut de résultats tangibles de plusieurs décennies d’aide intensive. Par ailleurs, les ressources publiques pouvant être mobilisées présentent une tendance à la stagnation voire à la régression notamment en raison des politiques budgétaires restrictives imposées par la vague libérale. A l’intérieur de ce cadre, il apparaît bien délicat de présenter un bilan désastreux de la convention de Lomé car, à la limite, les principes fondateurs des politiques d’aide au tiers monde pourraient se voir remis en cause. Malgré les divergences, un consensus sur cette question semble réunir les principaux acteurs.

La Commission :

Le souci premier de la Commission est certainement la pérennité du système quitte à initier ou consentir quelques réformes. En aucun cas la Commission ne souhaiterait être dépossédée d’une parcelle de la politique d’aide européenne au profit des pays membres. En effet, au fil du temps, la Commission a pu mettre en place une « seizième politique de coopération » à l’abri de tout contrôle externe. Cette politique d’aide tous azimuts s’est traduite par la mise en place progressive d’une structure complexe et éclatée autorisant la création de nombreuses féodalités. L’objectif ultime de la Commission est d’arriver à centraliser l’ensemble des politiques européennes d’aide. L’atteinte de cet objectif implique évidemment la présentation d’un bilan acceptable de plus de 25 ans de coopération. Il nous sera certainement rétorqué que ledit bilan fonde son objectivité sur un audit externe. Il s’avère toutefois que la grande majorité des évaluateurs appartiennent à des bureaux d’études ou de consultants qui fondent la plus grande part ou la totalité de leur activité sur les contrats conclus avec Bruxelles. Dès lors, on peut penser qu’un monopsone est en mesure de « suggérer » aux dits évaluateurs de « tempérer » leurs conclusions.

Les Etats membres :

Les Etats membres sont-ils complices ? D’une part, la construction européenne suscite une vague de contestation de la part de certaines franges de la population. A l’heure de la monnaie unique, il serait certainement mal venu de soulever le problème de la validité du bilan de Lomé. D’autre part, les Etats membres mettent en œuvre des politiques d’aide au niveau bilatéral et un éventuel discrédit jeté sur la politique commune d’aide ne manquerait pas d’avoir des répercussions au niveau national, surtout en période de basses eaux budgétaires. Enfin, certains pays comme la France, qui souhaite instrumentaliser la politique d’aide communautaire en l’utilisant comme levier pour sa politique d’aide nationale, ne peuvent que tirer bénéfice d’un bilan correct.

Les Etats ACP :

Les Etats ACP n’apparaissent pas hostiles à la manipulation du bilan. C’est une évidence car le souci premier des gouvernements est de pérenniser les flux financiers en provenance de l’UE avec l’espoir d’en convertir une partie en rente. Pour ces pays, le débat portera principalement sur l’accroissement ou la stabilisation des flux financiers avec le minimum de conditionnalités ainsi que le maintien ou l’approfondissement des préférences accordées par l’UE.

Les acteurs non étatiques :

On pourrait penser que par exemple les ONG pourraient être hostiles à la présentation d’un bilan travesti. Cette hostilité se heurte à trois types d’arguments. D’une part, certaines ONG sont largement impliquées en tant que consultants auprès de la Commission et en ce sens elles sont soumises au diktat du monopsone. D’autre part, un bilan déplorable pourrait entraîner une réduction de leurs ressources. Enfin, l’objectif principal de ces organisations est, semble-t-il, de se développer et d’occuper une place croissante au sein du dispositif d’aide même si celui-ci présente des défauts.

Les populations :

Quant aux populations, qui s’en soucie ? Les unes devront continuer à célébrer le « culte du cargo » en espérant qu’une part plus importante de la cargaison leur parvienne, tandis que les autres devront continuer à célébrer les vertus de l’aide en ouvrant leur portefeuille.

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