L’intégration de la dimension institutionnelle dans le processus d’ajustement

 

Bernard Conte

mel : conte@u-bordeaux4.fr

site web :  http://conte.u-bordeaux4.fr

 
 
L’ajustement est apparu au début des années 1980 dans un contexte marqué par un changement d’orthodoxie dans la théorie économique et par l’éclatement de la crise de la dette. Les préceptes de l’ajustement ont été codifiés dans le « consensus de Washington » et portés par les institutions de Bretton Woods (IBW). Des résultats nuancés révélés par les évaluations des programmes ont donné plus d’ampleur aux critiques adressées à ces programmes poussant les IBW à réajuster leurs programmes, tout en conservant le cœur du modèle sous-jacent. Pour autant, le nouveau modèle du post-ajustement ne semble pas en mesure de résoudre les problèmes de croissance et de réduction de la pauvreté au Sud.
 

Le bilan nuancé et délicat des PAS

            Les principales évaluations mettent en avant des effets macroéconomiques et socioéconomiques variables des PAS[1]. Dans de nombreux pays, les PAS ont eu des effets positifs sur la stabilité des prix et, dans quelques cas, sur la croissance économique. En Afrique, la croissance économique n’a pas eu d’incidence notable sur la pauvreté. L’ouverture des économies n’a pas permis au continent de sortir de sa marginalisation, tant concernant les échanges que les flux de capitaux. De nombreux effets « collatéraux » sont apparus de sorte que ces résultats nuancés ont ouvert la voie aux critiques.

Selon les IBW, les programmes d’ajustement ont eu des résultats positifs dans les « pays qui (les) ont efficacement mis en application » tant en ce qui concerne la « une croissance des revenus par habitant » que la « réduction de la proportion de leur population vivant dans la pauvreté[2] ». Le FMI affirme même que la situation économique de l'Afrique subsaharienne s'est nettement améliorée au cours des dernières années, et attribue essentiellement ce progrès aux bonnes politiques macroéconomiques et structurelles appliquées par ces pays sous son égide[3]. Ce discours, légèrement tempéré, est repris par d’autres institutions telle la Banque africaine de développement (BAD) : « l’ajustement structurel, judicieusement mis en œuvre et intervenant sous d’heureux auspices, a toujours permis d’enregistrer des résultats non négligeables. Dans la majorité des cas, les programmes d’ajustement structurel ont enrayé ou inversé la chute libre de l’économie en l’espace de trois ans. Dans certains cas, ces programmes ont permis de rétablir une croissance tendancielle du PIB de 3 à 5 pour cent, mettant ainsi un terme à la chute du PIB par habitant et du PIB global[4]  ». Mais la BAD reconnaît plus loin dans le même document que « il n’a pas été possible d’atteindre une croissance tendancielle de la production de 6 % au niveau global et de 3% par habitant, qui aurait permis de réduire la pauvreté, et les déficits au niveau des services publics, de l’épargne et des budgets[5] ».

Pour la majorité des experts, dans la plupart des cas les PAS présentent des défauts manifestes, et même dans les pays où les résultats financiers se sont améliorés, l’impact social et économique s’est avéré négatif pour la majeure partie de la population.

 

 

Les critiques de l’ajustement

            La majorité des critiques traditionnelles de l’ajustement peuvent se rattacher au courant structuraliste[6]. « Dans le prolongement de l'institutionnalisme, le courant structuraliste privilégie les transformations structurelles. Le développement se situe dans la longue durée des structures, des dynamiques d'encadrement; celles-ci sont liées aux progrès techniques et aux forces démographiques mais également aux règles du jeu social et politique et aux mentalités[7] ». Les critiques émanant de ce courant affirment que les programmes sont mal conçus, trop austères, accroissent la pauvreté et s’avèrent inefficaces pour atteindre leurs objectifs déclarés.

D’une manière générale, les critiques de l’orthodoxie néoclassique peuvent se ranger en quatre catégories[8] :

(1) Les « éclectiques » pensent que le marché favorise l’allocation et la distribution des produits et des facteurs, mais ne croient pas en son infaillibilité et assignent à l’Etat ainsi qu’aux institutions participatives (qui doivent contrôler l’Etat) un rôle de correction des excès dudit marché. Les éclectiques adhèrent ou non au mono-économisme néoclassique, mais pour eux, l’ajustement ne peut être standard, il doit être adapté aux conditions spécifiques de chaque pays. A l’instar des structuralistes, ils reconnaissent l’importance des caractéristiques structurelles et institutionnelles des sociétés dans la réussite des politiques de développement économique et social. Enfin, ils pensent que les sciences sociales ne peuvent se priver de référence à la valeur.

(2) Les partisans de « l’ajustement à visage humain[9] », initialement issus de l’Unicef, mettent en lumière les effets sociaux négatifs des PAS surtout sur les groupes de population les plus vulnérables. En conséquence, ils mettent l’accent sur la protection des besoins fondamentaux (« Basic needs ») et l’équité et prônent un ajustement moins rigoureux, condition du développement à long terme.

(3) Les radicaux (dépendantistes et néomarxistes) considèrent que les relations économiques et financières internationales sont un vecteur d’exploitation de la périphérie par le centre (notamment à travers la détérioration des termes de l’échange) qui entretient le sous-développement. Les PAS, soutenus par le FMI et la Banque mondiale, sont perçus comme un moyen de renforcer la domination extérieure et les revenus des élites locales complices. Les radicaux refusent l’ajustement et proposent d’auto-centrer le développement en réduisant ou en supprimant les causes de la dépendance.

(4) Les deux moments de la critique structuraliste. Dans un premier temps, les structuralistes ont centré leurs critiques de l’ajustement néoclassique sur les problèmes de structures en tentant, par des études empiriques, de montrer que la plupart des agents dans les pays du Sud n’ont pas un « comportement néoclassique » et que le fonctionnement de l’économie ne suit pas le schéma monétariste. Les hypothèses de bon fonctionnement de marchés de concurrence parfaite (flexibilité des prix, libre circulation des facteurs et des produits…) ne sont pas réalistes dans les pays du Sud et particulièrement en Afrique. Ces structuralistes rejettent la relation néoclassique de causalité univoque selon laquelle l’épargne est la source de l’investissement. Ils refusent également le mécanisme  monétariste qui fait de l’inflation la conséquence directe d’un excès d’offre de monnaie. Dès lors, les mesures de stabilisation des PAS, qui se fondent sur un ajustement par les prix, sont inadaptées.

Par la suite, comme la Banque Mondiale et le FMI ont peu à peu ‘récupéré’ ou écarté une partie des arguments structurels (voir ci-après l’évolution de la pensée orthodoxe), la critique néo-structuraliste s’est portée sur la capacité des politiques néoclassiques d’ajustement à déboucher sur la croissance à travers la contraction monétaire, la dévaluation et la libéralisation des marchés : la contraction monétaire peut déboucher sur la stagflation, la dévaluation peut s’avérer contractionniste[10] et la hausse des taux d’intérêt consécutive à la libéralisation des marchés peut avoir un effet récessif sur l’investissement et conduire à une réduction de la production à court-moyen terme. Par conséquent, les préceptes du FMI et de la Banque mondiale conduisent à un ajustement « par le bas ».

            L’ensemble de ces critiques a fait évoluer le « consensus » sur l’ajustement.

 

L’évolution de la théorie orthodoxe

            Le modèle d’équilibre « walrassien » qui sous-tend l’ajustement se fonde sur un certain nombre d’hypothèses fortes (concurrence parfaite, rationalité des agents…) et un contenu normatif qui obèrent largement sa valeur explicative en l’éloignant de la réalité socio-économique des  pays du Sud. Devant les nombreuses critiques théoriques, les résultats nuancés des PAS et l’évolution de l’environnement international, les économistes orthodoxes vont tenter d’élargir le modèle de base afin d’accroître sa pertinence et son pouvoir explicatif pour déboucher sur une « nouvelle » économie du développement.

            Sur le plan de la théorie, l’évolution emprunte trois directions principales :

(1) La croissance endogène[11]. La démarche consiste à identifier et à intégrer des facteurs de croissance dans le modèle initial de Solow et à en élargir les hypothèses. Un certain nombre de facteurs de croissance seront mis en lumière : l’investissement (Romer), le capital humain (Lucas), l’innovation (Romer), les biens publics (Barro), le commerce international (Krueger)…

(2) La « nouvelle microéconomie[12] ». Elle intègre les imperfections des marchés selon plusieurs directions de recherche : les marchés contestables (Baumol, Panzar, Willig), l’asymétrie de l’information (Akerlof, Spence, Stiglitz, le hasard moral et la sélection adverse, la théorie de l’agence analysant la relation principal-agent, la segmentation des marchés, notamment du travail…). Cette nouvelle microéconomie tente de sauver l’hypothèse néoclassique de rationalité en s’attachant à montrer que le comportement des agents est tout à fait rationnel (maximisation du revenu, minimisation du risque…) compte tenu des contraintes spécifiques liées à leur environnement (manque d’information, coût d’accès au crédit, délais d’apprentissage, …).

(3) Les institutions et les conventions[13]. La littérature néo-classique a cherché « à déterminer dans quelle mesure la qualité des institutions économiques publiques et privées, la structure particulière de la gouvernance et l’importance du capital social (ou l’engagement civique) affectaient la croissance[14] ». La nouvelle économie institutionnelle (NEI) notamment, s’attache à incorporer une théorie des institutions à l’analyse économique orthodoxe (North, Williamson)[15].

            Ces développements théoriques visent l’extension du modèle néoclassique. Ils vont inspirer (ou ont été inspirés par les IBW) et  vont souvent justifier l’évolution de l’ajustement.

 

De l’ajustement au post-ajustement

L’évolution de l’ajustement se caractérise par « quatre séries de découvertes qui, en gros, se sont succédé chronologiquement : la découverte de l’orthodoxie économique, celle des institutions, celle de la mondialisation et la (re)découverte du sous-développement[16] ».

La première version du consensus de Washington était la traduction fidèle de l’orthodoxie libérale en donnant la priorité aux aspects économiques de l’ajustement. L’application du consensus dans le cadre des PAS s’est notamment traduite par une montée des inégalités, un accroissement de la pauvreté et des exclusions. De plus, « les pays soumis aux réformes constataient que la croissance économique[17] n'avait pas grande importance si les hôpitaux manquaient de médicaments… Un taux de change favorable ne suffisait pas à soutenir une stratégie de croissance tirée par les exportations si les ports étaient paralysés par l'inefficacité et la corruption, et les réformes fiscales étaient dépourvues d'intérêt si les impôts ne pouvaient pas être collectés. L'élimination des restrictions aux investissements étrangers était loin de suffire pour rendre un pays compétitif dans la course aux capitaux : un système judiciaire digne de confiance, une main-d’œuvre bien formée et des infrastructures de télécommunications fiables constituaient, entre autres, des facteurs déterminants dans la prise de décision des investisseurs à long terme. En bref, des institutions plus fortes et plus efficaces s'imposaient d'urgence pour compléter les changements de politique macroéconomique[18] ».

Ce sont les nombreux échecs dans des circonstances diverses qui ont conduit les IBW à (re)découvrir et intégrer à leur manière des éléments extra-économiques dans leurs programmes d’ajustement.

C’est par nécessité que le rôle des institutions dans le processus de développement a été ‘récupéré’ par la pensée économique dominante et particulièrement par le ‘think tank’ de la Banque Mondiale[19]. La littérature néo-classique a cherché « à déterminer dans quelle mesure la qualité des institutions économiques publiques et privées, la structure particulière de la gouvernance, et l’importance du capital social (ou l’engagement civique) affectaient la croissance ». [20]

 

La découverte des institutions

            Les institutions sont au cœur du post-ajustement.

 

Le concept d’institution[21]

« Institution apparaît comme un terme générique en résonance avec les notions d’organisation, de communauté, de groupement, de collectif ; de règles morales religieuses, laïques ou juridiques, de valeurs, de conventions, de normes. Il s’agit encore de conduites, d’activités privées ou collectives – ainsi que de leurs supports – et, en amont, de manières de faire, de penser et de percevoir même, qui présentent une grande stabilité sans être pour autant immuables ».[22]

            Dans la littérature, il existe plusieurs façons de classer les institutions. Elles peuvent se regrouper en trois grands types d’approches en fonction :

-         du degré de « formalisation »

-         de niveaux hiérarchiques

-         et sectorielle (du secteur d’analyse).

 

Le degré de « formalisation »

            Selon North (1990)[23], les institutions comprennent toute forme de contrainte que les êtres humains conçoivent pour encadrer l’interaction humaine. Ces contraintes incluent ce qu’il est interdit de faire (aux individus) et, parfois, dans quelles conditions quelques individus sont autorisés à entreprendre certaines activités. En d'autres termes, elles sont le cadre dans lequel les interactions humaines ont lieu. Les institutions comportent des règles formelles écrites et des codes de conduite généralement non écrits qui sont souvent à l’origine des règles écrites et les complètent.

Les règles formelles et les contraintes sont constituées de :

-         des constitutions, lois, droits de propriété, chartes, règlements, statut et droit coutumier, et règlements ;

-         les caractéristiques d’application (sanctions, etc)

Les règles informelles sont apparues pour coordonner l'interaction humaine répétée (habituelle), elles sont :

- des prolongements, des élaborations, et des modifications des règles formelles ;

- des normes de comportement socialement sanctionnées (coutumes, tabous et traditions) ;

- des normes de conduite intérieurement imposées.

Au Nord comme au Sud, les populations s’appuient notamment sur les institutions informelles pour faciliter les transactions. Toutefois, ces institutions revêtent relativement plus d’importance au Sud où les institutions formelles sont moins développées. Les institutions formelles peuvent évoluer rapidement du fait de décisions politiques ou juridiques. Il n’en est pas de même pour les règles informelles qui sont incorporées dans les us et coutumes, les traditions et les codes de conduite.  

 

La classification hiérarchique

            Williamson fournit une alternative au classement selon le degré de formalisation. Il propose un schéma de classement basé sur différents niveaux hiérarchiques. Les différents niveaux d’institutions présents dans le tableau ne sont pas exclusifs, ils apparaissent inter-reliés. Le niveau plus élevé impose des contraintes au niveau plus bas, et une rétroaction existe du niveau plus bas vers le haut.

 

La classification hiérarchique des institutions

 

 

Source: Author’s presentation based on Williamson (2000).

 

Les institutions du niveau 1 sont profondément enchâssées au niveau social, elles comprennent les normes sociales, les coutumes, les traditions, etc… sociaux sont localisés à ce niveau. Ces institutions traditionnelles remontent souvent très loin dans le temps, elles sont généralement informelles et peuvent être considérées comme exogènes au système économique. Ce niveau est de la plus grande importance pour les populations du Sud, où les niveaux 2-4 ne sont que partiellement établis et/ou ne fonctionnent pas correctement.

Bien que les institutions ne soient en principe jamais statiques et puissent évoluer en réponse à de nouvelles opportunités économiques ou en réponse à la crise, la voie du changement à ce niveau est plutôt lente voire même quasi inexistante. Le but de ces institutions est de définir la manière dont la société se régule. Bien qu'aucun mécanisme d’application formel ne soit en place l'engagement vis à vis des institutions informelles est généralement assez fort. Le non-respect de certaines valeurs, traditions et normes peut entraîner des sanctions économiques et sociales.

            Le niveau 1 exerce une certaine influence sur la conception (design) des droits de propriété (niveau 2).

Les institutions du niveau 2 se rapportent aux règles du jeu. Leur principal objet est de définir et d’imposer (d’établir) les droits de propriété. La plupart de ces institutions sont formelles comme des conventions ou des lois…  Néanmoins des exemples d’institutions informelles non écrites existent comme celles régissant l’accès aux ressources naturelles.

A la différence des institutions de niveau 1, l’horizon d’évolution potentielle est plus court, généralement entre 10 et 100 ans.

A côté des règles du jeu au "sens de Williamson", la façon dont le jeu est joué est également importante. Pour définir et imposer (asseoir) les droits de propriété, un système légal est nécessaire pour définir les règles des contrats et les imposer.

Les institutions relatives à la gouvernance se situent au niveau 3. Ces institutions établissent la structure de gouvernance d’une société et conduisent de ce fait à la constitution d’organismes spécifiques comme le gouvernement local ou national, les agences d’Etat, les O.N.G… On estime que le délai nécessaire pour restructurer et réorganiser les structures de gouvernance s’étend de quelques années à une décennie. Bien que ce niveau soit influencé par les niveaux 1 et 2, les divers canaux et liens par lesquels s’opère cette influence ne sont pas encore clairement définis.

            Enfin, le niveau 4 définit le point d’ajustement qui se produit par les prix ou les quantités, et détermine le mécanisme d’allocation des ressources. Les exemples de ce type d’institutions sont des règles qu’il est facile de modifier et qui ont un impact sur l’allocation des ressources, l’emploi, le système de sécurité sociale, etc

 

La classification sectorielle

            La troisième typologie des institutions se réfère aux différents secteurs d’analyse. Les quatre catégories le plus souvent utilisées dans la littérature sont :

  • les institutions économiques
  • les institutions politiques
  • les institutions légales
  • les institutions sociales.

Dans les institutions économiques, les auteurs rangent généralement les règles qui définissent le processus de production, d’allocation et de distribution des biens et des services, y compris les marchés (Bowles, 1998).

Les études des institutions politiques utilisent habituellement les variables qui fournissent des détails au sujet des élections, les règles électorales, le type de système politique, les différents partis politiques au pouvoir et dans l’opposition, la stabilité politique…(Bowles, 1998). Les études relatives à la loi et aux institutions se rapportent au type du système légal, à la définition et à l’application des droits de propriété. Enfin, les études sur les institutions sociales couvrent habituellement les règles qui ont trait a l’accès à la santé, à l’éducation et aux accords de sécurité sociale, et aux règles qui plus généralement gouvernent les relations entre les acteurs économiques.

 

Les différentes typologies des institutions

 

 

 

Le rôle des institutions dans le processus de développement

Afin de mettre en évidence le rôle des institutions dans le processus de développement, les néo-classiques ont recherché des évidences empiriques (empirical evidences). Ainsi, les IBW ont commandité de nombreuses études économétriques sur de vastes échantillons de pays. Deux différents types d’analyse ont été mis en œuvre : d’une part, des études de pays en coupes transversales qui tentent principalement d’expliquer les différences de taux de croissance, de performances des gouvernements et des structures d’entreprises par des différences conventions (dispositions) institutionnelles ; d’autre part, des études de cas pays analysant les effets des institutions dans des domaines spécifiques comme la gestion soutenable des ressources, le développement du marché et la gestion des conflits. De plus, on note l’apparition récente d’une littérature qui s’intéresse aux effets des institutions et des régimes politiques sur la politique économique[24].

Ces études ont, pour la plupart, mis en évidence l’importance de la qualité des institutions pour la croissance économique. Toutefois, les résultats obtenus sont grevés d’un certain nombre d’hypothèques. D’une part, ils sont fondés sur des données tant macroéconomiques qu’institutionnelles  (incomplètes) pauvres et peu fiables pour de nombreux pays du Sud, ce qui nuit à la robustesse des interprétations potentielles.[25] D’autre part, prouver l’impact des institutions sur la croissance en utilisant des indicateurs institutionnels n’est pas chose facile. En effet, la littérature sur la croissance économique ne souscrit pas à une définition commune des institutions économiques, politiques et sociales, de leur processus d’évolution, ainsi que de leur influence sur les résultats économiques. Dans la littérature empirique, les aspects politiques et institutionnels sont appréhendés à travers une vaste panoplie d’indicateurs s’intéressant à « la qualité des institutions (renforcement des droits de propriété), à l’instabilité politique (manifestations, coups d’Etat, guerres civiles), aux caractéristiques des régimes politiques (élections, constitutions, pouvoir exécutif), au capital social (l’étendue de l’activité civile et les organisations) et les caractéristiques sociales (différences de revenu, différences ethniques et religieuses et sous-bassement historique) » [26]. Les économistes tentent de déterminer des relations entre ces différents types d’indicateurs (censés rendre compte des institutions) et la croissance économique[27]. Par l’intégration des institutions, il s’agit en fait d’expliquer l’importante variance de la croissance entre pays et, plus généralement, entre les résultats économiques ainsi que les choix politiques, car la théorie ‘classique’ de la croissance endogène, dans certains cas, s’en révèle incapable[28]. Les études, souvent entachées d’erreurs, établissent pour la plupart des relations significatives entre croissance économique et institutions[29].

Au total, la mauvaise qualité des institutions était en mesure d’expliquer les échecs de l’ajustement. Là encore de nombreuses études empiriques ont tenté de mettre en évidence l’impact de la « mauvaise qualité » des institutions sur le processus d’ajustement et de développement. On peut citer par exemple : Mauro (1995) : les effets de la corruption sur la croissance économique et l’investissement ; Ades et DiTella (1996) : les causes et les conséquences de la corruption ; Tanzi and Davoodi (1997) : la corruption et l’investissement public; Wei (1997 : les effets de la corruption sur l’investissement direct étranger; Johnson, Kaufmann et Zoido-Lobatón (1998) : les effets de la corruption sur l’économie informelle[30]

En fait, plusieurs décennies après les pionniers structuralistes de la pensée du développement, les néoclassiques (re)découvraient le rôle majeur des institutions au sein du processus de développement.

Dès lors, l’ajustement devait intégrer des aspects institutionnels dans ce que l’on a baptisé la deuxième génération de réformes.

La deuxième génération de réformes s’est principalement traduite par l’intégration des institutions sous la forme de la résurgence du concept de (bonne) « gouvernance » jugée nécessaire à la mise en œuvre efficace de politiques « orientées vers le marché »[31].

 

 



[1] Sur le thème du bilan des PAS lire : 1) le point de vue du FMI :, The ESAF at ten years. Economic adjustment and reforms in low income countries, Washington, Occasional Papers - Kagoshima University Reseach Center for the South Pacific. n° 156. 1997/12.- 48 ; 2) le bilan critique: G.A. Cornia, R. Jolly et F. Stewart, Adjustment with a human face, vol. 1, Protecting the vulnerable and promoting growth, et vol. 2, Ten countries cases, Oxford, Clarendon Press, 1987.

[2] Banque mondiale, L’ajustement structurel et les pauvres, Département de l’évaluation des opérations, Précis numéro 96, Washington, 1995.

[3] Stanley Fisher, Ernesto Hernandez-Cata and Moshin Khan. Africa: Is this the Turning Point? IMF Paper on Policy Analysis and Assessment 98/6. Washington, D.C., FMI, juin 1998.

[4] BAD, Rapport sur le développement en Afrique, Abidjan, 1996, p. 55.

[5] Idem.

[6] Sur les structuralistes lire : Gerald M. Meier et Dudley Seers, Les pionniers du developpement, Paris,  Economica , 1988.

[7] Philippe Hugon : « La pensée française en économie du développement », Revue d'économie politique, 101 (2) mars-avril 1991. pp. 183-184.

[8] Voir : Radha Sinha, « Economic reform in developing countries : some conceptual issues », World development, vol. 23, n° 4, pp. 557-575, 1995.

[9] G.A.. Cornia, R. Jolly et F. Stewart, Adjustment with a human face, vol. 1, Protecting the vulnerable and promoting growth, et vol. 2, Ten countries cases, Oxford, Clarendon Press, 1987.

[10] Lance Taylor, Structuralist macroeconomics, New York, Basic Books, 1983. 

[11] Sur la croissance endogène: Philippe Aghion, Peter Howitt, Théorie de la croissance endogène, Paris, Dunod, 2000, 750p.

[12] Sur la nouvelle microéconomie voir : Pierre Cahuc, La nouvelle microéconomie, Paris, Repères, La Découverte, 1998, 122p.

[13] Sur les conventions, lire: Philippe Batifoulier (ed), Théorie des conventions, Paris, Economica, 2001 . Sur les institutions voir : Oliver E. Williamson, Les Institutions de l'économie, Paris, Interéditions, 1994

[14] Janine Aron, “Growth and institutions, a review of evidence”, The World Bank Research Observer, vol. 15, no. 1, 2000, pp. 99–135. (traduction de l’auteur).

[15] Citer North

[16] Moisés Naim, « Une camisole de force pour les pays pauvres. Avatars du ‘consensus de Washington’ », Le Monde diplomatique, mars 2000, p. 20.

[17] « Ce serait une erreur de croire que des performances économiques positives et une croissance positive du PIB sont synonymes de développement. S'il est généralement vrai que quelques pays débiteurs ont enregistré différents degrés de croissance à la suite de la réforme, il n'y a pratiquement aucun pays qui soit parvenu à maintenir à moyen terme la stabilité économique et la croissance induite par ces politiques ». Voir : Moshin Khan, The “Macro-economic effects of Fund-supported adjustment programs”, IMF Staff Papers 37 (2), juin 1990; Paul Mosley, Jane Harrigan et John Toye, Aid and Power: The World Bank and Policy-based Lending, Londres, Macmillan.

[18] Moïses Naim, « Une camisole de force pour les pays pauvres : Avatars du « consensus de Washington », Le Monde diplomatique, mars 2000, p. 20.

[19] World Bank. (1993). The East Asian Miracle: Economic Growth and Public Policy. New York: Oxford

University Press; World Bank (1997). World Development Report 1997: The State in a Changing World. New York: Oxford University Press.

[20] Janine Aron (2000), “Growth and institutions, a review of evidence”, The World Bank Research Observer, vol. 15, no. 1 (February 2000), pp. 99–135. (traduction de l’auteur).

[21] Ce paragraphe s’inspire largement de : Johannes Jütting, Institutions and development: a critical review, Technical paper, n° 210, Paris, OCDE, July 2003.

[22] Thorstein Corei (1995), L’économie institutionnaliste, Paris, Economica, p. 8.

[23] D.C. North, (1990), Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge University Press, Cambridge.

[24] Persson, T. and G. Tabellini (2002), Economic Policy in Representative Democracies, MIT Press, Cambridge ; Milesi-Feretti, G.M., R. Perotti and M. Rostagno (2002), “Electoral Systems and Public Spending”, Quaterly Journal of Economics, Vol. 117, No. 2, pp. 609-657; BECK, T., G. CLARKE, A. GROFF, P. KEEFER and P. WALSH (2002), “New Tools and New Tests in Comparative Political Economy: The Database of Political Institutions”, Regulation and Competition Policy, Development Research Group, World Bank, Washington, D.C.; TAVARES, J. and R. WACZIARG (1998), “How Democracy Affects Growth”, European Economic Review, Vol. 45, No. 8, pp. 1341-1379.

[25] Srinivasan 1995; Lal and Myint 1996

[26] Janine Aron (2000).

[27] A noter un survey : Alberto Alesina et Roberto Perotti (1994), « The political economy of growth : a critical review of the recent literature », The World Bank Economic Review, Vol. 8, n°3, pp. 351-371.

[28] C’est notamment le cas pour l’Afrique sub-saharienne, Easterly et Levine

[29] “Yet, although various studies establish statistically significant relationships, they frequently do not test the sensitivity of their results to different model specifications, data outliers, measurement errors, reverse causality between regressors and growth, and bias due to the possible omission of variables”, Janine Aron (2000).

[30] Ades, Alberto and Rafael di Tella (1996). “The Causes and Consequences of Corruption: A Review of Recent Empirical Contributions,” IDS Bulletin, 27(2); Chong, Alberto and César Calderón (1999). “On the Causality and Feedback Between Institutional Measures and Economic Growth”. Manuscript, The World Bank; Hall, Robert and Charles Jones (1999). “Why Do Some Countries Produce So Much More Output Per Worker Than Others?”. Quarterly Journal of Economics. 114(1): 83-116; Johnson, Simon, Daniel Kaufmann, and Pablo Zoido-Lobatón (1998). “Regulatory Discretion and the Unofficial Economy”. American Economic Review. 88(2): 387-392; Knack, Stephen Keefer, Philip (1997). “Why Don't Poor Countries Catch Up? A Cross-National Test of an Institutional Explanation”. Economic Inquiry. 35:590-602; Mauro, Paolo (1995). “Corruption and Growth.” Quarterly Journal of Economics,110(3): 681-712. Rodrik, Dani (1997). “TFPG Controversies, Institutions, and Economic Performance in East Asia”. NBER Working Paper No. W5914. Tanzi, Vito, and Hamid Davoodi (1997). “Corruption, Public Investment, and Growth”. IMF Working Paper WP/97/139. Wei, Shang-Jin. (1997). “How Taxing is Corruption on International Investors?”. NBER Working Paper Number 6030.

[31] Sur l’évolution du « Consensus de Washington » voir : Hakim Ben Hammouda , L'économie politique du post-ajustement, Paris : Karthala , 1999.