Colloque
Planète en danger !
Le théâtre de la science
27 - 28 novembre 2004
Bordeaux-Lac

La planète pourra-t-elle toujours répondre aux besoins alimentaires de ses habitants ?

Bernard Conte
mel : conte@u-bordeaux4.fr
site web : http://conte.u-bordeaux4.fr

Introduction
Contrairement aux prévisions catastrophiques des années 1970 , la planète produit aujourd'hui suffisamment pour nourrir ses 6 milliards d'habitants. Cette performance a pu être réalisée grâce au progrès technique tout en générant un certain nombre d'effets pervers. Pour l'avenir, le problème majeur ne résidera pas tant dans l'augmentation de la production alimentaire que dans l'inégal accès des populations aux ressources alimentaires. Comment assurer la sécurité alimentaire dans le cadre de la mondialisation néolibérale ?


La situation actuelle

La thèse pessimiste de Thomas Malthus exposée dans l'Essai sur le principe de population, 1798 :
- la population augmente selon une progression géométrique,
- les ressources alimentaires augmentent selon une progression arithmétique,
- si bien qu'à terme les ressources seront insuffisantes pour nourrir l'ensemble de la population
a été jusqu'à présent démentie.

Pourquoi ?

- La croissance démographique s'est ralentie en raison de la transition démographique réalisée plus rapidement que prévu au Sud, marquant la fin du mythe de l'explosion démographique. Malgré tout on estime la population mondiale à 10 milliards en 2050 contre 6 milliards aujourd'hui.
- La production alimentaire totale et la production par tête se sont élevées à un rythme soutenu depuis quatre décennies. En 30 ans, la production alimentaire mondiale est passée de 2 300 calories quotidiennes par individu à 2 700, soit respectivement de 90 pour cent à 109 pour cent des besoins fondamentaux, et ces résultats ont été obtenus avec un nombre d'agriculteurs de plus en plus restreint.

Mais certains problèmes subsistent

- Le problème de la faim : si la production alimentaire totale s'avère suffisante à l'échelle de la planète, elle est inégalement répartie. De ce fait, la sous-alimentation et la malnutrition touchent plus de 840 millions de personnes dans le monde.


- Les méfaits de l'agriculture intensive : l'exemple de la révolution verte : Au cours des années soixante, la Banque mondiale ainsi que des fondations privées, notamment les fondations Ford et Rockefeller, ont financé la recherche agricole dans les pays en développement. Cette recherche a abouti à l'élaboration de nouvelles variétés de céréales à haut rendement qui devaient assurer les besoins alimentaires croissants des pays du Sud. En effet, on pensait que les variétés de céréales traditionnelles, caractérisées par de faibles rendements, ne permettraient pas de faire face à l'accroissement de la demande générée par une démographie galopante. L'introduction dans les agricultures du Sud de ces nouvelles variétés à haut rendement (VHR) a pris le nom de " révolution verte ". La révolution verte a touché l'Asie, le Moyen Orient, l'Amérique Latine et l'Afrique du Nord, mais elle a peu concerné l'Afrique subsaharienne.

 

**Des résultats positifs dans le domaine de l'augmentation des rendements et de la production : l'introduction des VHR a provoqué la modernisation de l'agriculture dans un grand nombre de pays du Sud. Ces variétés plus réceptives à l'usage des engrais et de l'irrigation, ont permis de plus que doubler le rendement des cultures de riz et de blé. L'accélération de la croissance de la production agricole représentait une importante contribution à l'autosuffisance alimentaire, un renforcement de la capacité d'exportation de produits d'alimentation de base ainsi qu'un accroissement du surplus agricole permettant de financer le développement.

 

**Des impacts économiques, sociaux et écologiques négatifs.

" **Les impacts sociaux : la révolution verte a bouleversé l'édifice traditionnel. D'une part, elle s'est réalisée au détriment des biens communaux (pâturages, forêts…) dont profitaient les couches les plus pauvres de la population. D'autre part, la révolution verte a introduit une technologie étrangère que les agriculteurs ne maîtrisent pas, créant ainsi une dépendance technologique vis-à-vis de l'industrie du Nord. De plus, la culture des VHR et le paquet technologique qui l'accompagne (matériel agricole, engrais, pesticides, herbicides,…) ont propulsé les agriculteurs dans un cycle d'endettement croissant qui pour beaucoup est devenu insoutenable. Ces agriculteurs ont fini par vendre leurs terres au banques et aux grands propriétaires terriens . En définitive, la révolution verte a accéléré l'exode rural et a grossi les population des bidonvilles aggravant le chômage et la pauvreté.

***Les impacts écologiques :
****L'appauvrissement de la biodiversité .
****L'augmentation de la sensibilité des VHR aux maladies (les variétés traditionnelles se révèlent plus résistantes).
****L'appauvrissement des sols par la culture intensive la dégradation des sols, y compris l'épuisement des nutriments.
****l'irrigation intensive et l'utilisation massive d'intrants a provoqué la contamination des sols ainsi que la salinisation de vastes territoires (Selon la FAO, 10 % environ des terres irriguées de la planète sont endommagées par la salinisation) .
****l'équilibre écologique a été rompu en raison du fait de la monoculture et de l'emploi massif de pesticides détruisant notamment une partie de la faune .

***Les impacts économiques : étant donnée la nécessité d'utiliser un paquet technologique constitué de machines agricoles et de produits chimiques fabriqués dans les pays du Nord, la révolution verte a progressivement augmenté la dépendance des pays qui l'appliquent à l'égard des multinationales de l'agro-industrie. De ce fait, l'agriculture du Sud a été extravertie et intégrée dans les circuits mondiaux des échanges. La révolution verte a permis aux entreprises multinationales du Nord de susciter et de capter la demande de l'agriculture du Sud.

Au total, la révolution verte a permis une augmentation des quantités produites mais elle a également engendré des effets pervers dans les domaines social, économique et environnemental, effets qui menacent la pérennité des performances.

 

Les défis pour l'avenir ?

Au cours des 30 années à venir, pour nourrir l'ensemble de la population de la planète, on estime qu'il faudra multiplier par deux la production agricole mondiale. Malgré l'existence de contraintes liées à la disponibilité des terres et de l'eau, mais aussi à l'environnement, cet objectif ne semble pas hors de portée. Par contre, le défi majeur portera sur la sécurité alimentaire.


La sécurité alimentaire

Dans les pays du Nord, la sécurité alimentaire recouvre essentiellement la qualité sanitaire des aliments tandis qu'au Sud, elle prend des dimensions bien plus larges. Selon la définition du Sommet Mondial de l'Alimentation en 1996 : " la sécurité alimentaire est l'accès, à tout moment, pour chaque individu à une nourriture quantitativement et qualitativement suffisante pour mener une vie saine et active " .
Or, dans le monde à l'heure actuelle, 840 millions de personnes souffrent de la faim. A l'occasion du Sommet du Millénaire de l'ONU, en septembre 2000, la communauté internationale a pris l'engagement de réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées d'ici 2015, cet objectif reste pour l'instant (à moins d'une forte volonté politique) hors de portée .
La question est donc de savoir comment répondre à ce défi si l'on reste dans le cadre d'un modèle agricole qui va à l'encontre des principes de durabilité, tant au niveau économique que social et environnemental.

- Les contraintes de la mondialisation néolibérale
Selon les néolibéraux, dans le domaine agricole comme dans les autres domaines, c'est la loi des avantages comparatifs qui doit jouer. C'est le prix du marché mondial qui dicte sa loi. La production doit s'effectuer là où elle se fait à moindre coût. Dans ce cadre, la libéralisation de l'agriculture aboutit, à terme, à faire reposer la sécurité alimentaire de la planète sur la production des pays les plus compétitifs, qui disposent de vastes étendues de terres fertiles et/ou des moyens budgétaires permettant d'aider leurs agriculteurs à survivre dans un marché mondial caractérisé par des prix internationaux souvent inférieurs aux coûts de production.

- Les agriculteurs pris dans un étau
Les agriculteurs sont soumis à la pression des firmes qui se trouvent en amont et en aval de la production agricole. Le développement et la vente de semences et de nourriture pour bestiaux (les " intrants ") ainsi que la commercialisation de la production sont bien plus rentables que la production elle-même. Ainsi, cinq grandes compagnies contrôlent 70 % de la vente des pesticides et 75 % du marché des semences. La recherche menée par ces multinationales va encore renforcer cette tendance : les semences brevetées vont accroître la dépendance des agriculteurs. De plus, la puissance des entreprises de distribution leur permet, à travers des marges plus que confortables, de confisquer la majeure part de la valeur ajoutée contenue dans le produit final. Ce qui fait que l'agriculteur ne reçoit qu'une part infime du prix final. Cette situation, préoccupante dans les pays du Nord, est dramatique dans les pays du Sud .

- L'incidence du libéralisme au Sud : pauvreté et faim
Depuis plus de deux décennies, le " consensus de Washington " est appliqué au Sud dans le cadre de programmes néolibéraux d'ajustement structurel liées aux prêts de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international et incarné dans les règles de l'OMC. Cela a conduit les pays du Sud (et particulièrement les pays africains) à un désarmement douanier et au démantèlement de leurs instruments de politique agricole (notamment les prix garantis aux producteurs). Ainsi, les agricultures du Sud sont directement en concurrence avec celles du Nord plus productives et subventionnées. De plus, la libéralisation permet aux firmes multinationales de siphonner le surplus agricole issu des filières traditionnelles de l'agriculture d'exportation . Le résultat se mesure en termes d'accroissement de la pauvreté et son corollaire la sous-alimentation. D'une part, du fait que l'agriculture demeure un secteur économique essentiel pour les pays du Sud. Ce secteur emploie environ 73 % de la population active des pays les moins avancés (PMA) et 59 % de celle de tous les pays du Sud et génère, selon le FMI, respectivement 34 % et 27 % des revenus d'exportation de ces deux groupes de pays. D'autre part, la confiscation du surplus agricole d'exportation par les multinationales réduit la capacité d'importation des pays du Sud et par là-même leur capacité à assurer la sécurité alimentaire des populations.


Quelles solutions ?

La sécurité alimentaire dépend de la production intérieure et des importations. Il s'agit donc de renforcer la production intérieure ainsi que la capacité d'importation. Des solutions semblent se dessiner, mais avec une certaine remise en cause du modèle actuel.

- L'aide alimentaire
L'aide alimentaire, ainsi que l'aide publique au développement consacrée à l'agriculture, peuvent apporter une première réponse, indispensable, à l'état d'urgence créé par la faim de masse, mais ces instruments sont insuffisants et ne peuvent apporter une solution durable, sauf à vouloir créer les conditions d'une dépendance inacceptable des pays pauvres à l'égard de l'assistance extérieure.

- Développer les agricultures nationales
Les pays pauvres doivent être autorisés à protéger et à développer leur agriculture, afin de réussir leur insertion dans le commerce mondial. La solution la plus durable consiste à assurer le développement des agricultures locales (base régionale, intégration régionale), afin que chaque gouvernement puisse renforcer la sécurité alimentaire de sa population et assurer la base économique et sociale du développement (aucune nation ne peut se libérer de la pauvreté sans s'appuyer d'abord sur ses paysans). Mais la protection (barrières douanières) va à l'encontre des préceptes néo-libéraux qui postulent la plus grande efficacité du marché. Cependant que faire lorsque le marché caractérisé par des dysfonctionnements s'avère incapable de remplir son rôle de création et de distribution des richesses.

- Renforcer la capacité d'importation des pays du Sud
Les pays du Sud devront importer de plus en plus de produits agricoles et accroître leur déficit commercial dans ce domaine. La FAO estime que d'ici 2030, le déficit commercial agricole des pays en développement atteindra 31 milliards de dollars, contre 18 milliards en 2015.
Le financement de ce déficit implique un certain nombre de mesures :
**Lutter contre la détérioration des termes de l'échange… elle passe par la régulation des marchés des produits de base (cadre OMC, pas commerce équitable)… pour stabiliser ou augmenter les revenus d'exportation des pays du Sud et renforcer leur capacité d'importation (organisation de producteurs).
**Régler le problème de la dette extérieure…
**Envisager un taxe sur les transactions financières (taxe Tobin) ?
**Promouvoir une " bonne gouvernance " (non néolibérale)….

Conclusion

Dans le domaine alimentaire comme dans les autres domaines, l'avenir de la planète pourrait se dérouler selon divers scénarios plus ou moins heureux. Le choix du scénario reste avant tout politique, car le développement des agricultures du Sud semble ne pas pouvoir s'effectuer dans un cadre purement néolibéral.

Nb: Les notes ne sont pas reproduites