Dakar, 11 janvier 1994 : la dévaluation du franc CFA, PARDOC, CEAN. Paris, Bordeaux, 1994.

 

 

INTRODUCTION

 

            C'est une quinquagénaire, d'un naturel plutôt effacé, qui cependant défraie la chronique de temps à autre. Elle a vu le jour à l'époque de la colonisation d'une union quelque peu forcée entre la France et ses territoires d'Afrique. Elle a survécu au divorce de sa parenté au moment des indépendances. Depuis, décriée par certains et encensée par d'autres, elle a continué son existence même si, pour tenter de conserver sa jeunesse, il lui a fallu un "lifting". Aujourd'hui, la voilà à nouveau sous les feux de la rampe car ses atours se sont brusquement dévalués. Il s'agit de la Zone Franc.

 

La Zone franc

 

            Elle est née à l'aube de la deuxième guerre mondiale, lorsqu'en août et septembre 1939 fut décrétée l'inconvertibilité du franc et l'instauration d'un contrôle des changes interdisant toute opération commerciale entre l"Empire français" et l'extérieur. "Ces décrets officialisent pour la première fois l'existence de la Zone Franc, définie comme un espace géographique à l'intérieur duquel les monnaies demeurent convertibles tout en faisant l'objet de règles de protection communes"[1]. Entre 1954 et 1962, période marquée par l'accession à l'indépendance de la majorité des colonies françaises, certains nouveaux Etats (principalement ceux de l'ex-Indochine et du Maghreb) s'éloignent plus ou moins rapidement de la zone afin d'exercer pleinement leur souveraineté dans le domaine monétaire. En dépit des de toutes les vicissitudes, des départs, des retours, la zone regroupe aujourd'hui la France, ses départements et territoires d'outre-mer, la principauté de Monaco, la collectivité territoriale de Mayotte et quatorze Etats africains (dont la République des Comores).

 

            En Afrique subsaharienne, la zone comprend deux unions monétaires (UMOA et BEAC) et trois banques d'émission. Les règles de fonctionnement de la Zone Franc ont profondément évolué depuis 1948, notamment lors du réaménagement de 1973[2]. Toutefois, les trois grands principes initiaux de fonctionnement ont été conservés:

            - la convertibilité de la monnaie garantie par le Trésor français;

            - la mise en commun des réserves de change sur un compte d'opérations;

            - les parités fixes définies par rapport au franc français;

            - la libre transférabilité des capitaux à l'intérieur de la zone.

 

            L'impact de la zone sur ses différents membres a alimenté de nombreux débats qui ne sont d'ailleurs pas clos. Certains la considèrent comme un instrument néo-colonialiste perpétuant la domination française sur son "pré-carré", qui rendrait vains tous les efforts de développement des pays africains de la zone[3]. D'autres  avis apparaissent plus nuancés, tel celui de Ph. Hugon :"Si le bilan est difficile à faire, la mise en perspective montre que cette balance semble plutôt avoir évolué dans un sens favorable depuis le début des années 70. Le déficit du compte d'opérations, l'existence d'une zone tampon dans un univers stable, la constitution d'un espace protégé et d'une intégration monétaire ont accru l'intérêt de la zone pour les pays africains". Les termes du débat sur la Zone Franc sont, par ailleurs, rappelés dans l'article de J. Duhamel.

 

            Toutefois, il est indéniable que depuis plusieurs années, la zone s'est révélée impuissante à contrecarrer la spirale de la crise, provoquée pour partie, par l'intensification des turbulences de l'environnement international, avec notamment la détérioration des termes de l'échange de ses membres africains qui a abouti au creusement de leurs déficits interne et externe. Plus encore, l'existence même de la zone franc a d'une certaine manière autorisé certains Etats membres à se surendetter pour reporter dans le temps les "sacrifices" requis, afin de préserver pour un temps la paix sociale. La situation est devenue telle qu'une dévaluation du franc CFA s'est peu à peu imposée.

 

Qu'est-ce qu'une dévaluation?

 

            Le concept de dévaluation fait directement référence à la notion de taux de change qui est la quantité de monnaie nationale nécessaire à l'obtention d'une unité monétaire d'un autre pays. Si la monnaie nationale est rattachée à un étalon, le taux de change officiel par rapport au dit étalon, est appelé parité. La dévaluation, qui découle d'une décision de l'Etat, consiste en une diminution de la parité officielle d'une monnaie[4].

 

            Au plan théorique, les effets attendus d'une dévaluation sont multiples, mais ont principalement trait au rétablissement de l'équilibre externe, commercial et financier, de la nation. La dévaluation provoque tout d'abord une modification des prix relatifs des biens, il s'agit de "l'effet-prix". En effet, une dévaluation se traduit par une modification du rapport entre les prix internes et les prix étrangers des biens qui font l'objet d'un échange international. Ainsi, assiste-on à une hausse du prix des importations exprimé en monnaie nationale et à une baisse du prix des exportations exprimé en monnaie étrangère (en devise)[5].. Ensuite doit se produire un "effet de substitution"[6], la modification des prix relatifs doit provoquer des substitutions entre produits nationaux et étrangers. D'une part, le renchérissement relatif des produits importés par rapport aux productions locales doit permettre une réorientation de la demande interne vers ces derniers produits et donc avoir un effet positif sur la production nationale. D'autre part, étant donné la baisse du prix, exprimé en devise, des exportations, traduisant un gain de compétitivité au plan international,  les quantités exportées s'accroissent renforçant l'impact attendu sur la production nationale. Les effets prix et quantités ont échelonnement différent. L'effet prix est mécanique et immédiat, tandis que l'effet quantités se révèle progressivement car conditionné par les comportements des agents économiques nationaux ou étrangers. Ainsi, la balance commerciale se dégrade dans un premier temps en raison de la prédominance de l'effet prix, puis elle s'améliore au fur et à mesure du développement de l'effet quantités; l'évolution suivant une courbe en J[7] .

 

            Au total, on pourrait croire que la dévaluation de la monnaie est une panacée. Il n'en est rien, car l'occurence effective du schéma précédent suppose la réalisation de conditions multiples. L'effet quantités doit se révéler plus important que l'effet prix pour que se réalise le redressement de la balance commerciale. Pour ce faire, il faut que la demande soit sensible à la variation des prix des exportations et des importations. La demande d'exportations doit suffisamment augmenter en raison de la baisse de leur prix exprimé en devise. Et d'autre part, la demande interne d'importations doit également se réduire corrélativement à l'augmentation de leur prix exprimé en monnaie nationale. De l'ampleur de ces mouvements dépendra l'évolution de la balance commerciale. De plus, il existe un risque majeur lié à l'inflation. La dévaluation renforce la compétitivité-prix d'un pays, mais la hausse des prix des produits importés va se traduire par une hausse des coûts de production et donc du niveau interne des prix. Si le niveau des salaires s'élève de concert à cette hausse des prix, initialisant une spirale inflationniste, le pays va perdre de sa compétitivité. En effet, les prix des exportations et des produits concurrencés sur le marché national par les importations va s'élever. L'équilibre externe se trouvera rompu et le pays se verra obligé à terme de dévaluer à nouveau sa monnaie. Ce cercle vicieux ponctué de dévaluations à répétition apparaît comme un danger important.Un second danger concerne la balance courante[8] à travers l'endettement. La dévaluation n'a pas d'effet sur le montant de la dette brute en devises mais elle en accroît le service exprimé en monnaie nationale. Néanmoins, le montant de l'aide exprimée en monnaie nationale s'accroît également.

 

Avant la dévaluation

 

            Durant les mois et les semaines qui ont précédé la décision de modification de la parité du franc CFA, les analyses et les déclarations contradictoires se sont multipliées. Dans le même temps, certains signes avant-coureurs se sont peu à peu dessinés, si bien que la dévaluation est apparue finalement inéluctable.

 

            Quelle que soit l'attitude des experts, des commentateurs et des personnalités politiques, un consensus portant sur l'état économique préoccupant des pays africains de la zone franc semble se dégager[9]. En effet, l'Afrique subsaharienne en général et les pays de la zone franc en particulier se caractérisent sur le plan interne par la stagnation (voire la récession) économique, des dysfonctionnements financiers [10], des déficits publics importants, une agriculture en crise, des dysfonctionnements industriels engendrant la désindustrialisation... Sur le plan externe, les déséquilibres sont profonds et l'on assiste à une marginalisation commerciale ainsi qu'à un recours à l'endettement présentant un caractère permanent[11].

 

            En fait, face à cette situation reconnue par tous, seule la thérapeutique proposée diverge en fonction des sensibilités et des approches des différents acteurs du débat.

 

            Les partisans. L'analyse libérale de la crise africaine, qui est entre autres celle du FMI, conclut notamment à la surévaluation du franc CFA. Cette surévaluation entraîne ou renforce l'apparition d'effets pervers tant au niveau de la production que de la consommation. Par exemple, l’importation de produits alimentaires à bas prix ne serait pas étrangère à l'effondrement de l'agriculture vivrière et à la modification des habitudes alimentaires. D'un autre côté, les exportations de produits manufacturés ne pourraient se développer faute d'une compétitivité-prix suffisante. Les institutions de Bretton Woods préconisent donc l'ajustement de la parité du franc CFA[12]. En effet, au même titre que le contrôle du crédit, la réduction des déficits publics, la libéralisation des prix, des échanges commerciaux et financiers..., la dévaluation fait partie intégrante des instruments spécifiques de politique économique inclus dans les programmes d'ajustement proposés (ou imposés?) par le FMI et la Banque Mondiale.

 

            L'opposition. Certains, d'obédience tiers-mondiste, qui d'ailleurs contestent le franc CFA en tant que monnaie "qui existe vraiment", associent à la dévaluation un scénario catastrophe dans lequel la zone franc volerait en éclats et l'on assisterait à une "crise sociale" et une "explosion politique"[13]. Il est assez paradoxal de retrouver dans cette même opposition les représentants des milieux d'affaires[14] pour lesquels, la dévaluation aurait des effets déprimants sur l'activité économique en raison de la chute de la demande, elle entrainerait par ailleurs une dépréciation des actifs des entreprises ainsi que de leurs créances (exprimés en franc français) sur les Etats africains et amputerait leurs bénéfices rapatriés. De plus, le changement de parité rendrait plus coûteux l'achat de biens d'équipement et irait à l'encontre de la modernisation de l'appareil productif. D'autres, remettent en cause l'opportunité d'une dévaluation, car la surévaluation du franc CFA ne serait pas l'élément principal à l'origine du déséquilibre externe des pays africains de la zone franc: "ce sont plutôt les contraintes externes du coût de la dette et de la baisse des recettes d'exportations des produits primaires qui paraissent donc se combiner pour expliquer le déficit de la balance des paiements" [15]. Les autorités françaises sont également pour le maintien de la parité du franc CFA [16], la voie de sortie de crise soutenue jusqu'à présent par la France consiste en "un ajustement en termes réels par une désinflation compétitive et par des gains de productivité"[17]. La majorité des pays africains de la zone franc est opposée à toute dévaluation, mais leur attitude semble plus émaner d'une vision des avantages à court terme et d'une crainte de l'inconnu que d'une analyse approndie de la portée du phénomène.

 

            Les sceptiques. Ils remettent en cause l'efficacité de la dévaluation (même si cette dernière apparaît inévitable) et préconisent un renforcement de la coopération régionale devant déboucher sur une intégration, facilitée par les liens existant au sein de la zone franc, qui pourrait éventuellement évoluer vers une zone écu.

 

            Les signes avant-coureurs. Les prémices apparaissent dès la deuxième moitié de l'année 1993 à travers les mesures prises par les banques centrales, l'évolution progressive de l'attitude des autorités politiques et les anticipations de certains agents économiques. Le premier événement est la décision, prise par la BCEAO et la BEAC le 4 août 1993, de ne plus procéder au rachat des billets changés hors de la zone franc. "Cette mesure a été renforcée le 17 septembre suivant, lorsque la BEAC décide la suspension du rachat de ses billets échangés à l'extérieur de sa seule zone d'émission"[18]. Concurremment, la position française semble se modifier. Cette évolution apparaît notamment perceptible dans les propos des responsables politiques de la France. Ainsi, malgré la réaffirmation des autorités françaises de leur hostilité à toute dévaluation du CFA, le ministre de la coopération M. Roussin déclare-t-il: "nous ne pouvons plus disperser nos efforts, car nous avons des moyens limités... Payer les arriérés de salaires ne correspond pas à la conception de la coopération que nous avons"[19]. Par ailleurs, le premier ministre E. Balladur confirme que la France n'accordera plus systématiquement d'aide financière aux pays de la zone franc, "seuls les pays qui auront engagé avec courage une indispensable politique de redressement pourront désormais compter sur un soutien durable de la France"[20]. Cela implique que les pays en question devront mettre réellement en oeuvre les programmes d'ajustement supportés par le FMI et la Banque Mondiale qui incluent habituellement un changement de parité de la monnaie. Enfin, certains agent économiques se mettent à anticiper la dévaluation[21]. C'est ainsi que "les multinationales présentes en Afrique n'hésitent pas à payer d'avance leurs fournisseurs étrangers et à se désendetter auprès de leur maison mère afin de réduire au maximum leur trésorerie en francs CFA"[22]. Dans les dernieres heures précédant la décision officielle de dévaluer, la suspension des transferts bancaires confirmait le caractère inéluctable de cette mesure.

 

La dévaluation

 

             Lors de la réunion de Dakar des 10 et 11 janvier 1994, le principe du changement de parité apparaît acquis au moins pour les bailleurs de fonds. D'ailleurs, ce fait est interprété par les responsables africains comme un diktat de la France et du FMI, et provoque des réactions très vives. De plus, la France est accusée de s'être "débarrassé de son fardeau africain en livrant ses partenaires de la zone franc aux institutions financières multilatérales"[23]. La négociation va donc surtout porter sur les mesures d'accompagnement proposées par les bailleurs de fonds[24]. En effet, les dirigeants africains "ont marchandé d'arrache pied", "c'était comme s'ils avaient le sentiment de passer à la caisse pour la dernière fois"[25]. Le 11 janvier, est annoncée officiellement la dévaluation de 50 pour cent du franc CFA pour les treize pays africains continentaux et de 33 pour cent pour la République des Comores. Malgré la spécificité des situations économiques des différents pays face à la dévaluation, l'adoption d'une nouvelle parité unique (sauf pour les Comores) traduit  le souci de cohésion et de solidarité des dirigeants africains ainsi que leur volonté de maintien de la zone franc[26]. Bien qu'important, le taux retenu semble réaliste au regard de l'ampleur de la perte de compétitivité internationale des économies africaines. De plus, devant l'échec de dix années de tentatives d'ajustement en termes réels, notamment du à l'effet de cliquet caractéristique des dépenses des Etats[27], il devenait impératif de faire jouer l'illusion monétaire. Toutefois, la réussite de la dévaluation dépend de nombreux facteurs dont la capacité des pays concernés à éviter les effets pervers d'une telle mesure, qui s'ils ne sont pas maîtrisés, pourraient enclencher un cycle de dévaluations sauvages. 

 

Les réactions

            Les réactions officielles se veulent didactiques, rassurantes voire optimistes et se révèlent  plus rarement polémiques. Les autorités françaises tentent de justifier la dévaluation en la faisant apparaître comme une mesure incontournable, "complémentaire" et de "renforcement" de la politique d'ajustement déjà mise en oeuvre par certains pays. Elles mettent aussi en exergue les effets économiques positifs du changement de parité , tout en soulignant que celle-ci est "garantie pour une longue période". Enfin, l'accent est mis sur le "soutien" de la France à ses partenaires notamment dans le domaine économique et financier[28]. Les déclarations officielles des gouvernements des africains soulignent également les aspects positifs du phénomène :"la modification du franc CFA participera grandement au rétablissement de la compétitivité de nos économies et leur donnera les chances d'une croissance rapide, à la mesure du dynamisme de notre jeunesse"[29]. Ainsi, le changement de parité du franc CFA  "offre beaucoup d'opportunités aux entreprises... tournées vers l'exportation[30]. Référence est également faite à la nécessité d'un renforcement de la coopération entre pays africains, à travers l'intégration régionale afin de fédérer les énergies et d'accroître la taille du marché, le traité sur l'Union économique et monétaire de l'Afrique de l'Ouest ayant été signé à Dakar le 11 janvier1994. Par ailleurs, le discours se veut rassurant : "il faut éviter de paniquer ", déclare le Chef de l'Etat du Niger,  "le pouvoir d'achat du consommateur sera sauvegardé"[31] dit le ministre sénégalais du commerce. Enfin, sont présentées dans le détail les mesures sociales internes d'accompagnement.

 

            Les réactions populaires traduisent des sentiments divers. En premier, la confusion engendrée par le manque d'information des populations. Ainsi en est-il à propos du taux de dévaluation : le franc CFA, "dévalué à 50%, il faudra désormais 75 F CFA contre 50 F CFA précédemment pour avoir l'équivalent d'un FF"[32]. En second, la désillusion vis à vis de l'attitude française: "et la France de prouver sa déloyauté à l'égard des peuples africains de la zone... c'est un diktat, une véritable recolonisation, un retour au pillage"[33]; sentiment qui débouche sur l'amertume : "l'histoire nous enseigne que les Etats n'ont pas d'amis; ils n'ont que des intérêts. Le sang de nos parents, le grain et l'huile de nos terres n'ont plus aujourd'hui la même valeur qu'en 1939-1945"[34]. En troisième, l'inquiétude. Inquiétude concernant l'effet du changement de parité sur le pouvoir d'achat :"La dévaluation frappe de plein fouet les travailleurs salariés dont le pouvoir d'achat s'est brusquement réduit comme une peau de chagrin"[35]; sur les conséquences économiques et sociales de cette décision :"concernant les autres conséquences (de la dévaluation), il est fait état... de probables suppressions d'emplois"[36]. Enfin, un sentiment de panique provoqué par les augmentations spontanées et anarchiques des prix. Toutefois, ce sentiment sera tempéré par de l'adoption de mesures de blocage et de contrôle des prix par les divers gouvernements[37].

 

            Les mesures d'accompagnement sont des arrangements financiers originaires de l'extérieur principalement de la France et des institutions internationales, ou il s'agit encore de mesures de politique économique et sociale internes à chaque pays.

 

Les mesures d'accompagnement des bailleurs de fonds

            La France consent des mesures d'annulation de dette : "la dette APD résiduelle due par les pays moins avancés (PMA) sera totalement annulée, la dette APD des quatre pays à revenu intermédiaire (PRI) de la zone sera annulée à hauteur de 50%. Cette mesure représente un effort considérable de la France puisqu'il atteint 25 milliards de FF"[38]. Par ailleurs, "le gouvernement a décidé de faire une croix sur les 3,3 milliards de francs (FF) d'arriérés de paiement à l'égard de la Caisse française de développement (CFD)"[39]. En outre, est annoncée la création d'un fonds spécial de développement[40] dôté de 300 millions de FF "destiné à financer les opérations à caractère social dans les zones risquant d'être particulièrement touchées, par exemple les grandes villes"[41]. De plus, sachant que la plus grande part de la dette des pays de la zone franc est due aux créanciers publics, les autorités françaises s'engagent à appuyer les demandes d'allégement de la dette présentées par les pays africains auprès du Club de Paris[42].

            La Banque Mondiale devrait accorder environ 4 milliards de FF de crédits à l'Afrique francophone. Pour Olivier Lafourcade, directeur du département Afrique occidentale et centrale de l'institution :"il s'agit moins de financer des projets que de soutenir des réformes par un appui budgétaire, par le biais de prêts d'ajustement structurel, qui devraient représenter 75% des décaissements"[43].

            Le FMI apporterait environ 2 milliards de dollars sous la forme de crédits stand-by, dans le cadre de programmes de soutien négociés avec chacun des 14 Etats africains concernés.

Toutefois, il convient de signaler le déblocage, à la fin du mois de janvier, de fonds en faveur du Sénégal et de la Côte d'Ivoire. Ce dernier pays a obtenu un crédit d'un montant global de 281 milliards de francs CFA dans le cadre de la facilité d'ajustement structurel renforcé (FASR), tandis que Dakar "a également signé une lettre d'intention portant sur l'octroi, en 1994, d'une somme de 27 milliards de francs CFA. L'accord prévoit aussi l'attribution d'une somme de 40 milliards CFA par an pour une durée de trois ans, dans le cadre des mesures d'accompagnement à la dévaluation du franc CFA"[44].

            La Communauté Européenne situera son action dans le cadre de la convention de Lomé IV. Des appuis seront apportés de façon classique, par le biais du Stabex et du Sysmin. Toutefois, les pays africains pourront bénéficier du "volet horizontal d'ajustement", ainsi que du "programme indicatif national"[45].

 

            Au total, l'aide quasi-immédiate peut être provisoirement chiffrée à environ 5 000 milliards de francs CFA, ce qui représente presque 19 pour cent du PIB de la zone franc. Malgré tout, ces mesures d'accompagnement apparaissent insuffisantes,  "peut mieux faire"[46] écriront certains.

 

Les mesures d'accompagnement des bailleurs de fonds

(milliards de francs CFA, nouvelle parité)

 

Type de mesure

PRI

PMA

Ensemble

France

Remise de dette

 

 

 

 

- APD

1840

660

2500

 

- CFD

 

 

350

 

Aide

 

 

 

 

- FAC

15

 

15

 

- CFD

 

15

15

 

Prêts d'ajustement structurel

 

 

 

400

FMI

Crédits stand-by

 

 

900 - 1000

Banque Mondiale

Crédits d'ajustement structurel

 

 

 

400

CEE

Volet horizontal d'ajustement

 

 

180-300

 

 

 

TOTAL

4760-4980

           

 

Les mesures nationales d'accompagnement

            La plupart des gouvernements semblent paradoxalement avoir été surpris par la dévaluation, il apparaît que seule la Côte d'Ivoire s'y était vraiment préparée. Toutefois, après quelques hésitations, les autorités des différents pays ont adopté des mesures relativement similaires. L'objectif de ces mesures est la prévention des effets pervers attachés à la dévaluation et la consolidation de l'ajustement en poursuivant l'effort de réduction des déficits interne et externe. Elles visent la maîtrise du processus inflationniste que pourrait susciter le changement de parité. Il s'agit du blocage et du contrôle des prix, de l'abaissement de la TVA et des tarifs douaniers afin de minorer l'augmentation des prix des produits importés sur le marché national. Par ailleurs, des hausses modérées du niveau des salaires sont programmées, mais elles ne remettent pas en cause la baisse effective des salaires réels. Ainsi, en Côte d'Ivoire, le Chef de l'Etat a-t-il demandé que "la hausse des salaires soit dégressive, s'établissant dans une fourchette de 15% pour les revenus les plus faibles à 5% pour les plus élevés"[47]. De même, est prévue l'augmentation des prix garantis aux producteurs de produits de base. En Côte d'Ivoire, les prix garantis du café et du cacao passent respectivement de 170 et 200 franc CFA (avant dévaluation) à 220 et 240 francs CFA le kilo, soit une progression en termes nominaux de 29,4% et 20%[48]. Se dégage également de ces mesures, une volonté de protection des couches sociales les plus défavorisées qui se traduit par le subventionnement, le gel ou la limitation de la  hausse des prix des produits de première nécessité ainsi que de l'énergie.

            En fait la dévaluation peut faciliter le processus d'ajustement des économies africaines, mais il apparaît que les efforts déployés avant cette dernière devront être poursuivis voire renforcés sous peine d'échec.          

 

            Les conditions du succès

            La dévaluation du CFA apparaît comme la mesure à la fois la plus spectaculaire et la plus traumatisante, mais à elle seule, elle ne peut assurer le redressement ainsi que le retour à la croissance des pays africains. De multiples facteurs, attachés à l'évolution de l'environnement économique et social tant interne qu'externe, conditionnent la réussite du processus.

            Au plan interne, il conviendra d'enrayer le processus inflationniste amorcé par la dévaluation. Pour ce faire, la progression des revenus réels devra faire l'objet d'une attention particulière. De même en ce qui concerne le budget de l'Etat. La poursuite des réformes institutionnelles apparaît indispensable pour créer un environnement propice au développement de la production et des échanges. De plus, il convient de se poser la question de savoir dans quelle mesure les importations pourront être réduites, étant donné la profonde dépendance des pays africains à l'égard des intrants importés. Si, comme il est souhaitable, un transfert de la demande vers la production nationale s'opère, dans quelle mesure l'appareil de production national pourra-t-il la satisfaire? Il apparaît toutefois évident qu'une intégration des marchés au niveau régional faciliterait grandement les choses. Mais,  cette intégration, officiellement souhaitée par l'ensemble des membres africains de la zone franc, réussira-t-elle à éviter les écueils qui ont entraîné le naufrage des précédentes tentatives? Déjà, certains semblent avoir entamé le débat à propos de la dévaluation :" Qui perd, qui gagne"[49].

            La réussite reste également soumise à l'évolution de l'environnement externe des économies africaines de la zone franc. Les pays voisins vont-ils effectuer de nouvelles dévaluations compétitives (Nigéria, Ghana, Gambie...)? Quel sera la réaction à la dévaluation, de la demande internationale de produits primaires[50]? Comment vont évoluer les cours internationaux de ces mêmes produits? Les investisseurs étrangers reprendront-ils confiance?

            Toutefois, dans la mesure où l'avenir se révèlerait conforme aux espoirs, les prévisions du FMI font état d'une inflation maîtrisée, d'un équilibre budgétaire rétabli et d'une croissance économique retrouvée. L'inflation, forte de 30 à 40 pour cent en 1994 selon les pays, devrait généralement ne plus être à deux chiffres dès l'année suivante. Pour l'ensemble des pays, la croissance réelle sera positive dès cette année et s'accélèrera par la suite. La progression de la masse salariale dans les dépenses de l'Etat devrait être contenue. Hormis pour le Tchad, le solde budgétaire primaire dégagerait un excédent croissant[51].

           

            En somme, à l'instar du FMI, il y a certainement lieu d'être optimiste sur l'avenir des pays africains de la zone franc. Cet optimisme va de pair avec quelques notes d'humour spécifiquement africain concernant la dévaluation.

 

Humour, malgré tout

 

            Pour un journaliste de Nouvelles tribunes, la solution à la crise africaine résiderait en une recolonisation, mais celle-ci se heurte à la volonté des occidentaux que "la situation actuelle arrange plus ... que notre dépendance politique et économique totale"[52]. Un de ses collègues gabonais propose la solution suivante :"faisons nos adieux aux rognons d'Argentine, aux limousines made in Japon, aux tomates de France, à la fringue italienne, au "fast food" yankee. Consommons gabonais et paf! la dévaluation, on n'en parlera plus quoi"[53]...

Heureusement, le "jeu de trompe-couillons" a pris fin[54]...

 

 

 

                                                                                                Bernard CONTE



[1]Développement du tiers-monde et croissance française, rapport du Conseil Economique  et Social, JO du 4 août 1993, p.169.

[2] voir la contribution de D. Bach.

[3]C. Monga :"Monnaie et politique en zone franc, Afrique 2000, octobre-décembre 1993.

[4] cf: JY. Capul et O. Garnier :  Politique de change.

[5]Comme la dévaluation implique en principe une hausse du prix des importations supérieure à celle des exportations, elle se traduit par une détérioration des termes de l'échange du pays.

[6]Encore appelé "effet quantités".

[7]cf: M. Didier, Les effets d'une dévaluation sur la compétitivité.

[8]La balance courante (ou balance des transactions courantes) comprend la balance commerciale, la balance des services (qui inclut les paiement d'intérêts) et les transferts unilatéraux (comprend l'aide publique au développement); les deux derniers éléments constituant la balance des invisibles.

[9]Cf: la majorité des documents de la partie III.

[10]Cf: la crise bancaire africaine: les causes, les manifestations, les remèdes.

[11]Voir notamment : Ph. Hugon, L'économie de l'Afrique, Repères, La découverte, Paris, 1993.

[12]Cf: O. Vallée, Dévaluer, disent-ils...

[13] cf: J. Guidy Wandja, Peut-on dévaluer le franc CFA?

[14]Selon une enquête du Conseil des investisseurs français en Afrique (CIAN), 86% des industriels engagés en Afrique étaient hostiles à la dévaluation (cf: dossier franc CFA).

[15]O. Vallée, Dévaluer, disent-ils...

[16]cf.: Le Monde du 18/09/1993.

[17]Ph. Hugon, "Passer de la zone franc à la zone écu", Le Monde, 4/01/1994. L'article de Ph. Engelhard illustre ce point de vue :" S'il y a urgence, ce n'est certainement pas celle d'une dévaluation. Inciter les pays de la zone à mieux penser leur économie, à mieux gérer l'aide, à anticiper et pour ce faire à mettre en place de véritables "commandos" de réflexion, d'analyse et de proposition paraît être la plus ardente obligation du moment. De même qu'ouvrir un large débat collectif sur les vrais problèmes sociaux, culturels et économiques", Le Monde, 4/01/1994.

[18]Cf. "Zone franc, les objectifs de la réunion d'automne à Abidjan", Marchés Tropicaux, 24/09/1993.

[19]Le Monde du 5-6/09/1993.

[20] "Une solidarité exigeante", Le Monde du 23/09/1993.

[21]En réalité on peut faire remonter ces anticipations à l'accélération des reventes de billets en Occident, mouvement stoppé par les décisions d'août et septembre 1993.

[22] cf: P. Gagey, "Priorité au développement endogène, Le Monde du 04/01/1994.

[23]A. Bourgi :"Dévaluation émancipation...", Jeune Afrique, 20-26 janvier 1994.

[24] cf: G. Faes et R. Godeau, "Tout paraissait joué d'avance", Jeune Afrique, 20-26 janvier 1994.

[25]Afrique Express, n°31, 10-16 janvier 1994.

[26]cf: Marchés Tropicaux du 21 janvier 1994.

[27]Il s'agit de la rigidité à la baisse des dépenses de l'Etat et notamment des dépenses salariales.

[28]Cf : "Les ministères français de l'économie et de la coopération et la dévaluation du franc CFA", La Nation, 25/01/1994.

[29]Déclaration de D. Kablan Duncan, citée par H. Solo :"A présent, le travail dans l'unité et la paix", Fraternité matin, 15-16/01/1994.

[30]Alassane Dialy Ndiaye : "Un challenge pour l'industrie", Le Soleil, Dakar, 14/01/1994.

[31]Chiekh Hamidou Kane, ministre du commerce et de l'artisanat du Sénégal , Le Soleil, Dakar, 14/01/1994.

[32]Togo-presse, 13/01/1994. En France on côte le certain, avant la dévaluation 50 F CFA = 1 FF, après 100 F CFA = 1FF, d'où le taux de dévaluation est de (100 - 50)/50 = 100%. Si l'on fait référence à l'incertain, avant la dévaluation 1 F CFA = 0,02 FF, après 1 F CFA = 0,01 FF, d'où le taux de dévaluation est de (0,01 - 0,02)/0,02 = 50%.

[33]"Les syndicats sénégalais dénoncent la recolonisation de l'Afrique", La Nation, Cotonou, 14/01/1994.

[34]"Déclaration du P.S.D. au sujet de la dévaluation du franc CFA", La Nation, 21/01/1994.

[35] La Nation, 21/01/1994.

[36]"Ainsi 42% des entreprises enquêtées envisagent de recourir à des licenciements pouvant concerner 30% de leur effectif", Le Soleil, Dakar, 17/01/1994.

[37]Le retard avec lequel ce type de mesure a été pris traduit un manque évident de préparation de la part de la majorité des gouvernements de la zone.

[38]Cf : "Les ministères français de l'économie et de la coopération et la dévaluation du franc CFA", La Nation, 25/01/1994.

[39]Le Monde du 14/01/1994.

[40]Cf : Marché tropicaux, 28/01/1994.

[41] La Nation, 25/01/1994.

[42]Rappelons que le Club de Paris traite uniquement les crédits consentis par les gouvernements ou leurs organismes, ou garantis par ceux-là. Il s'agit généralement de prêts d'aide publique et de prêts commerciaux accordés ou garantis par les agences d'aides à l'exportation. Côté débiteur, ces crédits peuvent avoir été destinés à des emprunteurs du secteur public ou du secteur privé.

[43]BQA du 18/01/1994.

[44]Les Echos, 27/01/1994.

[45] JAE, f‚vrier 1994.

[46]JAE, février 1994.

[47]Afrique Express, 10-16 janvier 1994.

[48]Il est à noter que ces produits étant exportés à des cours fixés au plan international en dollars, l'Etat, ne faisant que compenser faiblement les effets de la dévaluation, va confisquer la plus grande part du bénéfice de cette dernière.

[49]Jeune Afrique, 20-26janvier 1994.

[50]Il est à noter que les exportations des pays africains étant principalement composées de produits primaires, les perspectives d'accroissement sont assez sombres étant donnée la stagnation de la demande mondiale. Par ailleurs, si un grand nombre de pays poursuivent des politiques similaires, l'effet obtenu peut se révéler contraire à celui escompté, c'est ce qu'on appelle le "sophisme de composition".

[51]On peut exprimer le solde budgétaire primaire ainsi : (Recettes fiscales + Recettes non fiscales) - (Dépenses courantes + Dépenses en capital sur ressources propres - Intérêts de la dette) ; ce solde révèle la capacité de l'Etat à autofinancer des investissements publics.

[52]Maiça Moussa:"Courage, recolonisez!", Nouvelles tribunes, 14/01/1994.

[53]Makaya :"Consommons gabonais", l'Union, 05/10/1993.

[54]Makaya :"Trompe-couillons", L'Union, 05/10/1993.