Synthèse des travaux

 

Mes travaux s'inscrivent dans le cadre d'une approche englobante du processus de développement des pays du Sud et plus particulièrement des pays africains. Ma réflexion s'est initialement portée sur les stratégies nationales de développement replacées dans leur contexte régional qui revêt une importance cruciale pour l'Afrique balkanisée. La crise prolongée des économies africaines francophones m'a conduit à m'intéresser au processus d'ajustement mené tout d'abord sous l'égide de l'ancienne métropole, puis sous la tutelle des institutions de Bretton Woods. Cet ajustement n'a pu rétablir durablement la croissance. Dans ce domaine, un espoir nouveau s'est fait jour avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication. Pour certains, les Tic seraient en mesure de permettre à l'Afrique d'effectuer un saut technologique et de renverser les obstacles qui retardent son développement. Enfin, la période récente est marquée par la multiplication des conflits locaux, régionaux voire internationaux qui présentent un caractère identitaire, religieux, ethnique… mais le sous-bassement reste souvent économique. Ces conflits se déroulent dans le cadre de la mondialisation de la finance, des échanges et de la culture, processus renforcé par le développement rapide de la société de l'information. Dans ce contexte, la prévention des conflits voit son intérêt renouvelé tant pour les universitaires que pour les politiques ou les praticiens du développement.

A. Réflexions sur les stratégies nationales de développement :

Les recherches effectuées dans le cadre de ma thèse " la division internationale du travail et le développement interne : le cas de la Côte d'Ivoire " m'ont conduit à m'intéresser à la stratégie de développement déployée par la Côte d'Ivoire depuis son indépendance en 1960 jusqu'au début des années quatre-vingt . Pour ce faire, j'ai étudié les différentes théories afférentes au développement des pays du Sud. Ce tour d'horizon m'a permis d'apprécier l'ampleur du champ théorique borné par les théories néoclassiques d'un côté (Bauer, Rangel, Balassa, Lal, Little, Bhagwati…) et les théories radicales de l'autre (Baran, Amin, Frank, Wallerstein, Emmanuel, Warren…) en passant par le structuralisme (Roseinstein-Rodan, Nurske, Lewis, Myrdal, Hirschman, Perroux…) qui, loin de constituer une ligne de pensée homogène, n'en demeure pas moins la base de l'économie du développement. De cette diversité découlent des stratégies de développement différentes voire diamétralement opposées. Le choix de la Côte d'Ivoire comme objet d'étude m'a été dicté par le fait que, contrairement à la majorité des pays africains largement influencés par la vulgate néo-marxiste, ce pays était réputé pour conduire une stratégie de développement fortement teintée de libéralisme et profondément marquée de l'empreinte de son Président Félix Houphouët-Boigny (Zolberg). Les résultats de mon analyse m'ont conduit à nuancer la première assertion. En effet, la stratégie de développement ivoirienne mise à jour a révélé des emprunts plus ou moins importants aux différentes écoles de pensée sur le développement, peut être en raison du parcours politique de son Président, à une époque proche du parti communiste français avant de se proclamer, au moins dans ses discours officiels, chantre du libéralisme. Cette stratégie reposait sur la notion " d'Etat-relais ". En l'absence d'une classe " motrice " capable d'assurer la liaison entre le financement et la technologie, la Côte d'Ivoire devait faire appel aux ressources externes de développement, en provenance des pays industrialisés et particulièrement de l'ancienne métropole, afin de profiter des effets d'entraînement générés par ces apports. Toutefois, l'Etat devait peu à peu prendre l'initiative par le biais de la politique d'ivoirisation pour aboutir à la constitution d'un capitalisme d'Etat. Ce capitalisme d'Etat ne constituait qu'une étape intermédiaire puisque le secteur public constitué au cours de ladite étape devait faire l'objet d'une rétrocession au secteur privé ivoirien dès que celui-ci se révèlerait en mesure de prendre le relais. Les dimensions internationales de la stratégie de développement de la Côte d'Ivoire complétaient le dispositif précédent. Vis à vis des pays développés, il s'agissait d'instaurer un libre-échange protégé apte à maximiser les effets d'entraînement ( code des investissements privés très avantageux, conditions libérales de rapatriement des profits…) tout en tentant de minimiser les effets de blocage par la politique d'ivoirisation tant du capital que de l'emploi. Au niveau régional, l'objectif était d'assurer le leadership de la Côte d'Ivoire, d'une part en isolant les pôles d'influence rivaux (Sénégal, Nigeria) par l'adoption sur le plan économique d'un protectionnisme éducateur vis à vis d'eux (il est évident que des manœuvres politiques complétaient le dispositif). D'autre part, il convenait d'élargir le marché ivoirien (et particulièrement celui de l'industrie [18]) par la constitution d'unions régionales intégrant des pays au niveau de développement plus faible afin de profiter des effets d'asymétrie [8]. Ce qui fut fait en 1974, avec la constitution de la Communauté économique de l'Afrique de l'ouest (CEAO). Il convient de noter que la CEAO incluait le Sénégal, mais nous avons montré qu'en 1974, le niveau de développement de la Côte d'Ivoire avait surpassé celui du Sénégal rendant caduque l'application du protectionnisme éducateur à ce pays.

B. Une approche englobante :

Ces premiers travaux m'ont logiquement conduit à adopter une approche englobante du développement. Dans le cas de la Côte d'Ivoire, il était impossible de rendre compte de la stratégie de développement en occultant les dimensions politiques, sociales et culturelles. La nécessité d'intégrer l'ensemble de ces dimensions s'impose naturellement au chercheur, dès lors qu'il se trouve immergé dans la réalité africaine. La stratégie ivoirienne a connu un succès certain au cours de la décennie soixante-dix, mais pourquoi a-t-elle commencé à montrer ses limites au début des années quatre-vingt ? Des travaux ultérieurs ont tenté d'apporter une réponse à cette interrogation en renforçant ma conviction de l'intérêt d'une approche globale. Le premier élément explicatif tient au fait qu'à l'instar d'autres pays africains (Togo : rente des phosphates, Niger : rente de l'uranium …) le fonctionnement de la société ivoirienne est fondé sur la rente du cacao et du café (Amin). La rente est captée par un office public de commercialisation (Caistab ) qui encaisse le différentiel entre les cours internationaux de ces produits et le prix garanti au planteur. Cette manne est ensuite redistribuée à la clientèle politique notamment sous forme d'emplois publics, alimentant ainsi un " biais urbain " important (Jamal, Ellis). Ce système patrimonialiste (Krueger, Bhagwati, Srinivasan) caractéristique de la majorité des pays africains (Bayart, Médard), engendre des dysfonctionnements nuisibles au processus de développement (mauvaise allocation des ressources…). De plus, la pérennité du système est assujettie à la disponibilité d'une rente croissante étant données les exigences de plus en plus pressantes d'une démographie très dynamique (diplômés notamment…). Le modèle entre en crise dès lors que le volume de la rente se révèle insuffisant : " que son volume stagne ou se voit réduit comme ce fut le cas au cours de la première moitié de la décennie quatre-vingt marquée par une chute des cours internationaux des matières premières ou bien encore que les besoins requis par la répartition augmentent au-delà de la croissance de la rente ". La rente issue des exportations de matières premières s'avérant insuffisante, les pays africains on tenté de trouver d'autres sources : l'aide extérieure, l'endettement, la gestion des opportunités frontalières… Concernant l'aide extérieure européenne ou française, nous avons montré qu'elle a contribué à alimenter le système patrimonialiste notamment à travers le budget des Etats récipiendaires (Médard). L'efficacité de l'aide en terme de développement, notamment au cours des années 70 et 80, est à nuancer. Concernant les opportunités frontalières, elles constituent l'une des raisons de l'échec des tentatives de regroupement régionaux (CEAO, CEDEAO…) (Chhibber, Fisher).

C. L'intégration régionale :

A ce propos, l'Afrique est un terroir propice à la prolifération d'organisations inter-gouvernementales (OIG), le nombre en serait supérieur à deux cents. La quasi totalité de ces tentatives institutionnelles d'intégration a connu l'échec. Outre l'exploitation des opportunités frontalières, les raisons sont multiples : i) malgré l'abaissement des barrières tarifaires internes, les barrières non tarifaires sont restées considérables ; ii) les industries régionales s'avèrent concurrentielles et, notamment en Afrique de l'Ouest, les Etats n'ont pas accepté de sacrifier l'industrie nationale au nom de l'intégration ; iii) la répartition des coûts et des bénéfices attachés au processus d'intégration a engendré des conflits entre membres ; iv) le leadership du regroupement s'est également traduit par des rivalités ; v) les différences culturelles et historiques (colonisation) expliquent également les problèmes d'organisations comme la CEDEAO qui regroupe des pays francophones, anglophones et lusophones ; vi) ces organisations ont été souvent utilisées pour mobiliser l'aide extérieure à des fins de redistribution clientéliste…(Hugon, Giri, Berg). En fait, l'intégration régionale ne semble pas avoir permis à l'Afrique de dépasser sa balkanisation.

D. L'ajustement structurel :

Face à la crise des années 80, la plupart des pays africains ont choisi la voie de la fuite en avant dans l'endettement externe et interne qui a permis un certain temps le report des nécessaires réformes. Mais la dégradation de la situation économique et financière en Afrique a inéluctablement conduit à l'ajustement. Cet ajustement a initialement pris la forme d'un ajustement " en termes réels " à l'intérieur de la zone franc (Devarajan, de Melo…). Les raisons de cet ajustement désinflationniste sont d'ordre monétaire (intangibilité de la parité du franc CFA et du franc français), d'ordre économique (coûts au plan macroéconomique pour la France, mais profits au niveau microéconomique pour les entreprises françaises en relation avec le continent) et d'ordre politique (préservation du pré-carré africain). Le refus de toute dévaluation du franc CFA s'est traduit pour le secteur industriel par la mise en place de substituts à la dévaluation sous forme de prélèvements à l'importation et de restitutions à l'exportation. Ces mesures ont engendré un certain nombre d'effets pervers (Azam, Morrisson, Marchat). D'une part, les primes à l'exportation n'ont pu être longtemps versées en raison de la déficience du budget de l'Etat. D'autre part, la protection à l'entrée a largement favorisé les importations informelles, notamment en provenance du Nigeria, contraignant à la fermeture bon nombre d'unités de production. Dans le même temps, l'Etat, malgré les réformes timidement mises en œuvre (notamment en raison de la pression politique), s'est révélé incapable de faire face à ses obligations et a accru son endettement tant interne qu'externe, allant jusqu'à faire peser une lourde menace sur le système bancaire national. Si bien que la France, au début des années 90 a du abonder les budgets des Etats défaillants et même assurer le remboursement d'une partie de la dette extérieure principalement celle contractée auprès des institutions de Bretton Woods. Au cours de cette période, la pauvreté s'est également accrue (Schneider). L'ajustement en termes réels s'est révélé un échec qui s'explique par des raisons économiques (Devarajan, de Melo) mais également politiques, sociales et institutionnelles (Mosley, Toye, Morrison). D'ailleurs, devant l'échec relatif des premiers programmes d'ajustement structurels (PAS) " standards " (mené sous l'égide du FMI et de la Banque mondiale), les institutions de Bretton Woods ainsi que les tenants de la théorie standard ont été amenés à prendre en considération des paramètres extra-économiques dans leurs analyses . Ils ont notamment été guidés dans ce sens par les travaux de l'Unesco (Cornia, Jolly, Stewart,…, Helleiner) et ceux des néo-structuralistes (Taylor…). Les PAS ont alors peu à peu intégré ces apports en considérant les dimensions sociales et institutionnelles de l'ajustement, jusqu'alors l'apanage des économistes du développement. L'approche standard des PAS est devenue plus englobante, pas seulement limitée aux dimensions strictement économiques (Husain), tout en conservant son cadre originel (Naim).

E. La dévaluation du franc CFA :

L'échec de l'ajustement en termes réels dans la zone Franc a inéluctablement conduit à la dévaluation du franc CFA de 1994 (Bourguignon, Guillaumont, Clement, Le Dem…). Cette dévaluation apparaît originale à plus d'un titre (Coussy). " En effet, le redressement de la balance commerciale est apparu comme un objectif complémentaire aux trois objectifs suivants : la réduction des flux d'aide extérieure, la reprise des relations avec les institutions internationales et la substitution des financements d'origine privée aux financements publics ". De plus le changement de parité marque un tournant dans la politique africaine de la France. En effet, la dévaluation entérine le partage de la tutelle sur la zone franc avec les institutions de Bretton Woods car la France ne pouvait (voulait) plus assurer les coûts attachés au maintien du pré carré qui avait perdu de son intérêt stratégique avec la chute du mur de Berlin. Dans, j'ai montré par l'étude de l'évolution des balances courantes que la réduction du déficit des échanges extérieurs n'était pas l'objectif majeur de la dévaluation. Cette étude révèle également l'existence d'une volonté politique de réduction des flux d'aide publique. Par contre les flux privés attendus (essentiellement des IDE) après la dévaluation ne se sont pas manifestés pour des raisons tenant à la faible rentabilité en regard des risques encourus (Bhattacharya…). Cette dévaluation a-t-elle été efficace ? Sur le plan de la compétitivité externe, elle semble, trois ans après son intervention avoir connu une certaine efficacité différenciée selon les sous zones (UEMOA et CEMAC) et selon les pays. C'est ce qu'indiquent les résultats fournis par l'indicateur d'efficacité de la dévaluation (inspiré de Edwards). Mais cette réussite apparaît largement tributaire des cours élevés des matières premières dans la période post-dévaluation. De plus, la dévaluation n'est pas une panacée (Loxley). En effet, la réussite de l'ajustement nécessite un certain nombre de mesures d'accompagnement pour éviter certains travers. Or ces mesures n'ont été que partiellement mises en œuvre, lorsqu'elles l'ont été (Rodrik). C'est le cas notamment en Côte d'Ivoire pour des raisons politiques et sociales. En fait, l'ajustement n'a pas réussi à rétablir durablement la croissance. L'histoire récente en atteste, au moins dans certains pays africains (Easterly, Levine, Sachs, Warner). Cette croissance nécessaire au développement implique, comme le reconnaissent les organisation internationales (Banque Mondiale, PNUD, Unesco…), des efforts dans des domaines comme l'éducation-formation, la santé, l'environnement, la démocratie, les institutions…. Malgré l'aide internationale (marquée depuis plusieurs années par une tendance à la baisse), les Etats exsangues d'Afrique n'ont pas les ressources nécessaires à la mise en œuvre des politiques préconisées.

F. Les technologies de l'information et de la communication et les pays du Sud :

De nombreux agents du développement pensent que les technologies de l'information et de la communication (TIC) sont en mesure de réduire les coûts attachés à la mise en œuvre de ces politiques (PNUD, Banque Mondiale…). En dépit d'un retard initial très important par rapport au reste du monde, les Tic connaissent un développement rapide en Afrique. Leur utilisation embrasse de nombreux domaines comme les relations inter et intra-étatiques. Je me suis interrogé sur les raisons de ce développement en focalisant mon attention sur l'utilisation d'Internet, technologie qui véhicule le plus d'espoirs pour l'Afrique. J'ai analysé les déterminants de l'utilisation d'Internet sur l'ensemble du continent. Pour ce faire, étant donné le manque de fiabilité des données statistiques, j'ai utilisé un certain nombre d'outils, simples et rustiques mais robustes, en ne retenant que les relations les plus significatives. Cette étude révèle que l'utilisation d'Internet est conditionnée par les infrastructures de communication, le commerce extérieur, le coût des télécommunications ainsi que la taille du marché domestique. De plus, les ACP réalisées tendent à montrer qu'Internet ne constitue pas actuellement, en Afrique, le facteur de développement tant espéré. Etant donné les spécificités propres à l'usage d'Internet en Afrique, la poursuite de l'analyse m'a conduit à construire un indicateur du développement d'Internet en Afrique (IDIA) car le critère le plus couramment utilisé pour mesurer la diffusion d'Internet (le nombre d'utilisateurs) apparaît insuffisant. Les résultats obtenus m'ont permis d'effectuer un premier test sur la convergence intra-africaine dans le domaine d'Internet. Les enjeux liés à Internet et aux Tic sont importants pour l'Afrique. Les Tic vont elles permettre d'effectuer un saut technologique ? Ou bien à l'instar du raccourci technologique attendu de la révolution informatique il y a deux décennies, les espoirs seront-ils déçus ? Il est cependant vrai que les Tic peuvent trouver des applications multiples aptes à renforcer le processus de développement : information, enseignement, documentation, commerce, santé, démocratie, gouvernance… (Banque mondiale, PNUD, Unesco, CEA). Néanmoins, le développement des Tic soulève un certain nombre de questions tenant notamment au financement d'infrastructures coûteuses, aux rôles respectifs de l'Etat et du marché, à la maîtrise de la technologie… De plus, la marchéisation des contenus d'Internet, principalement issus des pays développés, est susceptible d'exclure la majorité de la population des pays du Sud incapable d'exprimer une demande solvable et ce, malgré les tentatives de partage de l'accès au réseau, notamment par le biais de télécentres. En définitive, les Tic sont-elles un réel facteur de développement ou bien un nouvel instrument de domination ?

G. La prévention des conflits :

Au début de ce nouveau millénaire, les tendances lourdes qui ont marqué le précédent semblent se poursuivre. Parmi ces tendances, on note la multiplication des conflits locaux, régionaux voire internationaux qui présentent un caractère identitaire, religieux, ethnique… mais le sous-bassement reste souvent économique. Ces conflits se déroulent dans le cadre de la mondialisation de la finance, des échanges et de la culture, processus renforcé par le développement rapide de la société de l'information. Dans ce contexte, la prévention des conflits voit son intérêt renouvelé tant pour les universitaires que pour les politiques ou les praticiens du développement. Dans le cadre du projet : réalisation d'un Cd-Rom sur la prévention des conflits, je me propose de réaliser un 'survey' de la littérature portant sur ce thème (Addison, Azam, Collier…, Doyle, Sambanis…). Enfin, le projet : mondialisation, technologies de l'information et conflits au Sud : Internet, un outil d'information et de prévention, envisage quelle contribution la masse d'informations disponibles sur Internet peut contribuer à la prévention des conflits.